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  • 08.06.2017
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Et si nous changions notre regard ? par Eric Campos, Délégué général de la Fondation Grameen CA

Le Soudan du Sud est en guerre civile depuis 2013. Ce pays, le plus jeune Etat du monde, est plongé dans un chaos mortifère. Deux millions de soudanais l’ont fui pour sauver leur vie et trouver refuge dans les pays voisins. Dans les débats sur les réfugiés, il n’est pas inutile de rappeler que ce sont des victimes de guerre et non pas des expatriés qui cherchent du travail ou qui font des mobilités professionnelles. Un réfugié est une personne qui a fui son pays parce qu’elle craint, avec raison, d’y être persécutée ou assassinée et parce que son gouvernement n’a pas la capacité ou la volonté de la protéger.

L’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, ou Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), publie tous les ans un rapport très précis. Au 31 décembre 2015, 65 millions de personnes avaient été obligées de fuir leurs lieux de vie parmi lesquelles plus de 21 millions leurs pays. 54 % de ces réfugiés provenaient de trois pays en guerre : la Syrie, l’Afghanistan et la Somalie. Sur ces 21 millions de personnes, 86 % ont trouvé refuge, de façon plus ou moins précaire, dans un pays qualifié de "pays en développement".

À fin décembre 2015, 3,2 millions de demandes d’asile avaient été déposées : 450 000 en Allemagne, le premier pays en nombre de demandes, et 172 000 aux Etats-Unis, le deuxième. La France (74 000 demandes) figure au 9ème rang de ces dépôts, derrière la Hongrie.

Cette même année, 1 million d’êtres humains, dont 250 000 enfants, ont risqué leur vie pour traverser la Méditerranée à la recherche de sécurité et de protection en Europe. 80 % venaient de trois pays en guerre : la Syrie, l’Afghanistan et l’Irak. 7 700 ont péri noyés. Le rapport du HCR « Global trends 2015 » montre qu’au lieu de se préparer à recevoir et accueillir ces réfugiés, qui ne représentent qu’une petite fraction des femmes, des enfants et des hommes qui fuient les guerres et les conflits, un grand nombre de dirigeants de l’Union européenne ont préféré ériger de hautes clôtures le long des frontières, pour contrecarrer leurs déplacements. De nombreuses législations restreignant le droit d’asile et le regroupement familial furent mises en place.

Au-delà de ces questions morales ou humanitaires, celle de l’impact sur les économies des pays d’accueil mérite d’être posément observée. Il y a quelques années, des coopérations entre des Etats et le HCR ont ainsi permis la mise en place de mécanismes d’intégration efficace en Amérique Latine. Selon le Monde du 13 janvier dernier, l’accueil d’1,1 million de migrants en 2015 et 2016 a eu sur l’économie allemande « l’effet d’un véritable plan de relance ». Ainsi, la croissance de l’économie allemande en 2016 est supérieure d’un demi-point à la moyenne des dix années précédentes en raison de l’effet d’entraînement liée à l’arrivée des réfugiés.

Ces effets positifs confirment les conclusions d’une étude menée et publiée en 2014 par « l’Humanitarian Innovation Project » de l’Université d’Oxford sur les mythes trompeurs et les idées reçues concernant la capacité d’adaptation et d’intégration de nos semblables forcés de quitter leur vie pour sauver leur peau. Cette étude, l’une des rares sur le sujet, porte sur « l’intégration et la création de valeur de cette immigration » en explorant 5 idées reçues. Elle est disponible sur www.oxhip.org. Les conclusions sont les suivantes :

1) les réfugiés s’insèrent aisément dans les économies d’accueil avec lesquelles ils vont très vite retrouver leurs anciennes règles de fonctionnement. Il en va ainsi, par exemple, des agriculteurs, des artisans, des professeurs. Les réfugiés intègrent et renforcent également des chaînes de valeur export sur leurs domaines de compétences.

2) les réfugiés participent à la création de valeur économique tant au niveau local, que régional, ils sont « fournisseurs et créateurs » d’emplois. 25 % des réfugiés sont employés localement par des employeurs issus du pays d’accueil. 15 % des réfugiés en milieu rural créent deux emplois en plus du leur (dont des emplois de personnes issus du pays d’accueil) et 21 % en milieu urbain. 80 % des réfugiés sont des acheteurs des biens locaux auprès de commerçants issus du pays d’accueil.

3) le terme « réfugiés » renvoie à des sociotypes très divers qui ressemblent à ce qu’ils étaient dans les pays d’origine. L’étude montre ainsi que les réfugiés exportent leur savoir-faire et leurs compétences qu’ils réinvestissent dans les pays d’accueil. Les réfugiés ont ainsi tendance à recréer les environnements économiques, même à petite échelle, dans lesquels ils évoluaient avant de fuir leur pays, ce qui contribue sans nul doute à structurer les économies d’accueil.

4) les réfugiés sont des personnes généralement compétentes dans les usages technologiques (téléphone mobile et internet). Ainsi l’étude montre que 70 % des refugiés en milieu rural, et 96 % en milieu urbain, utilisent régulièrement des téléphones mobiles et 51% des réfugiés en milieu urbain utilisent régulièrement Internet (contre 11 % en milieu rural).

5) les réfugiés ne restent pas passifs et dépendant des aides, par ailleurs insuffisantes, mais développent rapidement des stratégies d’entraide et de diversification des revenus. L’étude fait apparaître l’émergence de communautés d’entraide pour favoriser les réussites économiques des membres. Certains réfugiés lancent des entreprises en allant chercher du capital auprès de services financiers informels et investissent dans du matériel de production. En Ouganda, des coopératives agricoles de réfugiés voient même le jour.

L’exemple allemand et les conclusions de cette étude nous permettent de porter un tout autre regard sur les réfugiés loin des raccourcis d’estrade entendus ces derniers temps. Les réfugiés sont des acteurs économiques forcés au déplacement mais qui n’ont pas perdu, bien au contraire, leur énergie créatrice, leurs compétences et sans nul doute demain, leur engagement à répondre aux défis économiques de leur pays d’accueil. Refuser de voir ce potentiel, cet « effet d’aubaine » économique, est une erreur que nos cousins allemands ont probablement su éviter.

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