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Le regard de Nicole Notat sur la raison d’être

Interview de Nicole Notat, Présidente de l’agence de notation ESG (environnementale, sociale et de gouvernance) Vigeo Eiris, et co-auteur du rapport « Entreprise, objet d’intérêt collectif » commandé par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire.

 

Portrait de Nicole Notat

 

La notion de raison d’être a été mise en lumière par le rapport « Entreprise, objet d’intérêt collectif », que vous avez co-écrit avec Jean-Dominique Senard(1) dans le cadre du projet de loi PACTE(2). Pourquoi cette recommandation ?  

Le gouvernement nous avait demandé, en effet, de l’éclairer sur l’évolution du rôle et de la responsabilité de l’entreprise dans le monde d’aujourd’hui. 

Nous avons souhaité introduire dans le code civil l’idée que l’entreprise avait un intérêt social et qu’elle devait prendre en considération les facteurs sociaux et environnementaux de son activité. La raison d’être vient avec l’idée que l’entreprise doit certes toujours être orientée dans l’intérêt de ses actionnaires, mais pas exclusivement, et en tout cas pas en contradiction avec les intérêts de ses parties prenantes.

L'entreprise occupe une place essentielle dans la société, elle a une dimension environnementale, elle a une dimension sociale, et elle ne se résume pas à la réalisation de profits.

 

Concrètement, comment définir la raison d’être et ses enjeux ?

C’est en quelque sorte LA boussole. C’est un guide qui détermine les orientations stratégiques de l’entreprise. Elle donne du sens à ses décisions et à son action. Ce n’est pas une charte d’engagement, ni une profession de foi. C’est plus que cela : elle engage, elle donne la direction à partir de laquelle l’entreprise va opérer ses choix stratégiques.

Chaque acteur qui joue un rôle dans l’évolution du monde doit prendre sa part de responsabilité. Il s’agit d’ancrer le projet d’entreprise dans le corps social. Tous les acteurs sont concernés - acteurs économiques, acteurs financiers, acteurs de la vie sociale (syndicats, associations, ONG…) – et doivent contribuer, chacun à sa place, pour faire face aux mutations qu’il convient de conduire et réfléchir aux conditions dans lesquelles ces mutations doivent s’opérer pour réussir.

 

Comment a réagi le monde des entreprises à ce concept ?

La raison d’être a connu un certain engouement. Onze entreprises du CAC 40 en ont défini une en 2019, parmi lesquelles le Crédit Agricole. Le gouvernement, de son côté, a appelé toutes les entreprises publiques à le faire. C’est le signe qu’il y a une prise de conscience ; comme un sentiment d’urgence à ce que les entreprises et le monde de la finance soient au bon niveau de compréhension des défis du monde de demain.

 

Que diriez-vous de la prise en compte par le monde de la finance en particulier ?

La prise en considération de la performance durable dans les activités financières se développe énormément. Cela a commencé avec l’equity ; puis elle s’est introduite dans les obligations avec les obligations vertes, sociales et durables ; et elle commence à arriver dans le crédit aux entreprises avec des taux d’intérêt qui fluctuent en fonction des garanties que les entreprises peuvent donner sur la bonne maîtrise des risques en la matière. Le monde de la finance bouge. Il est à la fois un moteur et un levier de mise en mouvement d’autres acteurs de la société, en particulier les entreprises. En cela, il a un rôle déterminant. La prochaine étape est que les investisseurs nomment aussi leur raison d’être !

 

Quant aux citoyens, la raison d’être a-t-elle eu une résonance auprès d’eux ?

Nous sommes dans un contexte où l’entreprise suscite de la méfiance, le monde de la finance aussi. Ils sont perçus comme faisant partie des problèmes sociaux et environnementaux posés à nos contemporains. En définissant une raison d’être, on crée de la surprise, on crée une attente aussi : est-ce le signe que quelque chose va changer profondément ? Mais en même temps, il y a de la vigilance. La crédibilité doit être au rendez-vous. Ce qui compte alors, ce sont les preuves.

Vis-à-vis des clients, ce qui se joue derrière la responsabilité sociale de l’entreprise, c’est l’attractivité de la marque et, derrière, celle des produits et services.

Concernant les jeunes, de nombreuses enquêtes ont mis en évidence que ceux qui sont en recherche d’emploi choisissent leur futur employeur aussi en fonction de son engagement dans la voie de la responsabilité sociale et environnementale. Il constitue aujourd’hui un véritable critère de choix.

 

Vous avez créé Vigeo en 2002, devenue Vigeo Eiris en 2015. Qu’est-ce qui vous a conduit à créer à l’époque une agence dédiée à l’analyse et à la recherche ESG ?

A l’époque, c’était un réel pari. On n’en était pas du tout au même niveau de prise de conscience qu’aujourd’hui, même si cette année-là Jacques Chirac a lancé son cri d’alerte « notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

Nous percevions que, certes la période était encore à la mondialisation dite heureuse, mais on commençait à percevoir des crises qui allaient marquer les entreprises, telle la faillite d’Enron. C’est aussi à cette époque que l’épargne salariale a été créée, avec la loi sur les nouvelles régulations économiques qui prévoyait d’intégrer des facteurs environnementaux. C’est dans ce contexte de transition, avec une exigence accrue de transparence, que nous avons créé Vigeo, véritable tiers externe qui rend compte de la tangibilité et de la crédibilité dans la manière dont l’entreprise assure ses responsabilités sociales.

Avec le temps, ce concept a pris l’ampleur que nous connaissons aujourd’hui. J’observe que la prise de conscience sociétale se diffuse au niveau mondial, y compris dans les pays émergents.

En conclusion, jamais les responsabilités des agents économiques et financiers n’ont été autant convergentes, ouvrant à l’avènement d’une croissance soutenable.

 

(1) Alors PDG du groupe Michelin, aujourd’hui Président du conseil d’administration de Renault

(2) Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises

 

 

Retrouvez la raison d’être du Crédit Agricole :

Présentation de notre raison d’être par Philippe Brassac, Directeur général de Crédit Agricole S.A. 

Notre raison d’être en vidéo