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Le temps long de Sun Tzu contre le temps court des cow-boys

D’abord une proposition. Faisons un détour théorique et appliquons la grille des sciences politiques à ce qui est en train de se passer. Après tout, Keynes était un étudiant en sciences politiques !

Prenons par exemple les idées des courants néo-réalistes[1]. En résumé, dans une situation dite de « transition hégémonique », la puissance déclinante va nécessairement devenir très offensive. D’abord contre la puissance montante, mais aussi contre le système international tout entier, dont elle considère qu’il ne défend plus ses intérêts. Car tout système global est dessiné en fonction de deux critères : les intérêts de cette puissance dominante d’une part (entendre le mot intérêt dans un sens large : économique, idéologique, politique, …) et l’équilibre des puissances relatives d’autre part (économique, militaire, idéologique, etc.). Mais quand l’équilibre des puissances à l’intérieur du système est bousculé et/ou quand les préférences évoluent dans les pays dominants, eh bien c’est tout le système international qui entre en crise, et c’est la puissance dominante elle-même qui va le détruire… Derniers points d’attention : l’affrontement va avoir lieu dans tous les domaines de puissance (« hard, soft, smart power ») et surtout, il va se poursuivre tant que les intérêts à moyen terme de la puissance déclinante sont plus élevés que ses coûts de court terme à détruire le système.

Aujourd’hui, Trump nous a donné lui-même les règles coût/intérêt du changement de système qu’il est en train de mener tambour battant : peu importe le coût économique, aurait-il déclaré. Ce n’est pas complètement vrai car le président américain n’est pas indifférent aux marchés. Mais il est clair qu’il a, en ce moment, un gain politique à se présenter comme le pourfendeur de la Chine. Évident face à Joe Biden. Plus difficile face à un candidat qui serait sur la ligne de Sanders. Car ce dernier est protectionniste, et il faudra donc, si c’est le cas, que Trump aille loin dans l’affrontement, pour que cela reste un argument clivant électoralement.

C’était le « bon » moment pour les Américains

Dans le domaine économique, bien qu’il soit difficile de chiffrer qui va souffrir le plus, deux choses sont certaines, qui expliquent que les États-Unis sortent du bois.

D’une part, la Chine est en transition de modèle vers une économie plus axée sur les services et la technologie. Et c’est vital vu sa structure démographique, qui l’entraîne vers des taux de dépendance plus élevés à partir de 2030. S’il fallait casser cette transition, et par là, stopper l’ascension hégémonique chinoise, eh bien c’était effectivement maintenant.

D’autre part, l’affirmation autoritaire de Xi a suscité des critiques au sein du parti, car l’aspect semi-consensuel des pouvoirs chinois a presque disparu. Bon moment également, vu du côté américain, pour exercer des pressions. Reste que ce genre de politique a souvent l’effet inverse, car elle exacerbe le nationalisme et resserre les populations autour des leaders forts. Les États-Unis ont d’ailleurs tendance à se tromper quand ils appliquent ces stratégies. Et il est possible qu’ils sous-estiment la capacité économique et mentale du pays de la Grande Marche à s’inscrire dans le temps long de la résistance. Ils ont ainsi sous-estimé la capacité des Russes à manger de la mozzarella nationale pour prouver leur patriotisme[2] (bien que cela ait des limites…). Reste à savoir comment les Chinois vont jauger les rapports de force relatifs et s’ils vont appliquer les conseils stratégiques de Sun Tsu – qui consistent notamment à paraître faible pour acheter du temps, quand on est face à plus fort – ou si la question du risque d’humiliation va l’emporter. Au final, il est probable qu’une position américaine agressive les pousse, quoi qu’il en soit, à trouver de nouvelles sources de croissance en interne, notamment en accélérant le rééquilibrage géographique de leur croissance, avec des plans d’infrastructures destinés aux régions moins développées de leur territoire.

Dans ce contexte, que penser de l’affaire Huawei ?

L’affaire Huawei marque le déploiement de l’affrontement hégémonique à une nouvelle sphère de puissance. C’est l’espace technologique qui est en jeu, et pour ceux qui aiment la géopolitique, cela rappelle furieusement cette notion de Nomos[3], qui pose l’idée qu’à chaque époque, correspond un espace et une répartition politique de cet espace. C’est même le sens du mot géopolitique, qui mêle politique et géographie. Aujourd’hui, il y a affrontement pour le cyber-espace, pour l’espace du marché (économique), pour l’espace technologique, mais il y a aussi un retour de l’espace géographique, avec la question de la Mer de Chine, de l’Océan indien et des détroits stratégiques à contrôler, à commencer par celui de Taïwan où patrouillent depuis juillet des navires américains. Cette semaine, la présence de deux bateaux ont fait écrire aux journalistes du China Daily « qu’il n’y avait aucune garantie que la présence de navires de guerre américains aux portes de la Chine n’entraîne pas une confrontation militaire directe ».

L’épisode Huawei marque aussi un risque d’escalade qui est désormais perçu dans les marchés du monde entier – marchés boursiers secoués, mais aussi baisse du zinc ou du cuivre et, à l’inverse, montée de certains fonds immobiliers ou du yen (vive les valeurs refuge !). Vont donc être scrutés dans les mois qui viennent les effets directs des mesures américaines sur les secteurs concernés, mais aussi les achats d’or par la Chine (qui augmentent) ou de bons du Trésor américain par les Chinois (qui baissent, mais l’enjeu est suffisamment violent dans les deux pays pour inciter Pékin à la prudence) ou les flux touristiques chinois vers les États-Unis (qui chutent, ce qui contribuera au déficit courant américain). Bref, tous les signaux, et dans tous les domaines, qui vont pointer l’affrontement de puissance.

Enfin, l’affaire Huawei marque certainement un mouvement d’anticipations important. Pour les investisseurs à long terme, la réflexion sur la restructuration des chaînes de valeur va s’accélérer, quel qu’en soit le coût. Mais les choix stratégiques qui vont être faits vont correspondre, à la vérité, à des scénarios géopolitiques : soit se rapprocher de la sphère d’influence chinoise ; soit parier sur un retour de l’atlantisme, porté par un couple Trump-Brexiteurs. Quelque chose de cet ordre-là…

Sur les marchés financiers, les déboires de Huawei vont avoir une forme d’effet positif : on va pour un temps sortir de la confusion qui consiste à assimiler les événements avec les tendances de fond, souvent sans grille d’analyse politique solide, et à sur-réagir aux événements de court terme. En résumé, un accord commercial signifiait la fin des tensions. Eh bien non : l’affaire Huawei est là pour le prouver… même si cet accord finit par être conclu ! Quant à l’utilisation des outils de big data qui traquent les mots de la tension, ils ne font souvent qu’accroître la confusion entre événement et tendance, jusqu’à envoyer de faux signaux dans les moments d’apaisement.

Voilà.

La bascule géopolitique est donc plus clairement engagée, et plus visible. Les stratégies politiques vont prendre la main, influencées par des leaders forts et leurs propres chemins d’affirmation personnelle. Reste à espérer que les lectures du monde à la Clausewitz ou René Girard[4], dans lesquelles la montée aux extrêmes correspond aussi aux tréfonds de la nature humaine, se heurteront aux interdépendances tissées par la globalisation économique et aux impératifs écologiques globaux.

[1] R. Gilpin, War and change in world politics, 1981

[2] Les sanctions américaines ont stimulé en Russie la substitution aux importations, notamment dans le domaine agro-alimentaire.

[3] Carl Schmitt, Le nomos de la terre, 1950

[4] René Girard, Achever Clausewitz, 2007

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