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Scénario économique et financier du Plan Moyen Terme

Les prévisions sont difficiles surtout lorsqu’elles concernent l’avenir disait Pierre Dac. Il est rare, en effet, que l’avenir s’avère conforme aux prévisions qui ont souvent un caractère très pro-cyclique. La perception de ceux qui les construisent est régulièrement altérée par la psychologie ambiante. Les périodes euphoriques se traduisent par des anticipations de croissance très optimistes, avec la tentation de prolonger le trait jusqu’à l’exagération, alors qu’à l’inverse le pessimisme environnant conduit à une surenchère à la baisse des prévisions. Concernant l’avenir plus lointain, les prévisions se bornent, sans grande originalité, à anticiper un retour vers une forme d’équilibre, une vision idéale de long terme lorsqu’une croissance de plein emploi stable et régulière s’installe dans la durée, une hypothèse théorique qui devient rarement une réalité économique. 

Malgré tous ces écueils, l’art de la prévision est utile, voire nécessaire, pour construire des plans d’affaires ou définir des orientations stratégiques. Les économistes du Groupe se sont livrés, dans le cadre du Plan Moyen Terme (PMT), à cet exercice périlleux de prévisions avec une grande dose d’humilité, mais pas sans conviction. Trois grandes lignes de force ont structuré les hypothèses centrales du scénario économique et financier du PMT :

D’abord, le régime de croissance molle qui prévaut actuellement dans les économies avancées est là pour durer. La révolution industrielle sans précédent que nous vivons, laquelle mêle intelligence artificielle, robotique et économie numérique, transforme en profondeur nos structures économiques entre d’un côté, une industrie en déclin, mais hyper-productive, où les machines s’approprient le travail des hommes et de l’autre, un secteur des services hypertrophié, gourmand en main-d’œuvre mais moins productif. Ce biais de structure en faveur d’activités à faible productivité augure mal de la croissance d’autant que l’ère du numérique s’assimile davantage à une révolution des usages, laquelle réorganise le partage de la valeur plus qu’elle n’en crée. Le salut ne viendra pas non plus de l’extérieur. Le rééquilibrage en cours du modèle de croissance chinois, en faveur de la consommation et des services, est synonyme de ralentissement économique tendanciel et de perte de traction pour le reste du monde.

Ensuite, l’inflation devrait rester absente des écrans radar. La globalisation et l’intégration dans les chaînes de valeur globales de pays low cost restent des facteurs puissants de désinflation avec une recherche inlassable de compétitivité qui met les prix et les salaires, notamment dans le bas de l’échelle des qualifications, sous pression. Les innovations technologiques, avec la déferlante du numérique, tirent également les prix vers le bas. La plateformisation des services, synonyme de réduction du nombre d’intermédiaires le long de la chaîne de valeurs, et l’automatisation des tâches contribuent à faire baisser les coûts et les prix.  La révolution numérique, biaisée en faveur du capital innovant et du travail qualifié, conduit aussi à un phénomène de polarisation du marché du travail et à des inégalités salariales croissantes. La disparition progressive des emplois intermédiaires au profit d’emplois de services de proximité plus précaires et moins bien rémunérés, va durablement peser sur la dynamique salariale globale et participer à la sagesse des prix.

Enfin, les taux d’intérêt vont rester bas pour longtemps. Une croissance nominale plus faible conduit en miroir à un abaissement du régime de taux longs. En l’absence d’inflation, les banques centrales peuvent maintenir des politiques monétaires très accommodantes sans mettre en péril leur mandat d’ancrage nominal. Les taux à long terme, qui reflètent en quelque sorte les taux à court terme futurs anticipés, n’ont donc pas de raison de monter, de quoi soutenir en retour l’édifice de dette qui atteint des proportions préoccupantes à l’échelle mondiale. Par ailleurs, avec des ménages vieillissants dans les économies avancées qui accumulent pour leur retraite, et des ménages dans les pays émergents qui se constituent un matelas de sécurité en l’absence de filets de protection sociale, l’épargne mondiale reste abondante et à la recherche d’actifs sans risque, notamment les titres d’États de bonne signature dont les rendements ploient sous le poids de cet excès de demande.  Parallèlement, la quête de rentabilité, dans un contexte de liquidité à foison et bon marché, devrait continuer à écraser la hiérarchie des rendements, souvent au mépris du risque, de quoi alimenter sporadiquement une correction des excès financiers.

Si notre scénario global acte de cette « Nouvelle Normalité » où cohabitent croissance médiocre, inflation faible et taux d’intérêt bas, les sources d’authentique inquiétude ne manquent pas, en raison surtout de phénomènes de disruption politique.

Nous sommes entrés dans un cycle politique long lorsque les priorités politiques prennent le pas sur l’économie. Sur les scènes politiques intérieures, on assiste à une montée de la conflictualité sociale. Les angoisses et les peurs des populations les plus vulnérables face aux grandes transformations économiques et sociétales font le lit des populismes. Leurs discours clivants rencontrent les angoisses collectives avec une polarisation croissante des opinions qui mine la cohésion sociale et crispe les mécanismes démocratiques. À l’extérieur, la scène géopolitique mondiale est désorganisée par l’affaiblissement du multilatéralisme. La recomposition géopolitique en cours marque la fin du leadership sans partage des États-Unis face au nouvel hégémon chinois. Guerre économique, suprématie technologique, contrôle des espaces maritimes et des ressources naturelles ou énergétiques et affrontement idéologique sont autant d’instruments au service de ces volontés de puissance avec des enjeux, géopolitique, géoéconomique et géostratégique, devenus indissociables. Ce grand retour du politique comme arbitre des relations internationales où les rapports de force remplacent la médiation multilatérale risque de nourrir désordre et instabilité.

 

Avec cette complexification du monde, il va falloir apprendre à vivre avec un niveau d’incertitude structurellement élevé qui ne peut trouver de traduction chiffrée dans un scénario central, mais doit rester présent dans tous les esprits au moment de déployer un plan stratégique de moyen terme.

par Isabelle JOB-BAZILLE, Directrice des Études Économiques Groupe

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