• Taille du texte
  • Contraste

Isabelle Job-Bazille : La vie des banques à taux négatifs

Dans des économies monétaires, la barrière du taux nominal à zéro a été longtemps considérée comme infranchissable vu la possibilité toujours offerte de convertir tous les avoirs en cash, la liquidité ultime, qui ne porte pas de taux d’intérêt. Il semblait en outre conceptuellement difficile d’imaginer une telle négation de la valeur temps, l’intérêt étant généralement là pour récompenser la patience lorsque le prêteur (l’épargnant) accepte de renoncer à l’usage immédiat de son argent.
Lisez, likez, commentez et partagez l'intégralité de la tribune d'Isabelle Job-Bazille sur Linkedin

Le système a commencé à se dérégler lorsque la BCE a franchi le Rubicon, en imposant une pénalité aux banques commerciales pour les liquidités excédentaires qu’elles laissaient en dépôt à la banque centrale. La transmission aux taux courts de marché a été immédiate, les banques étant prêtes à placer ces excédents de liquidité à un taux légèrement moins négatif que celui payé à la BCE (aujourd’hui à - 0,5%). La propagation des taux négatifs sur des maturités plus lointaines tient au signal donné par la BCE qui ne laisse pas présager d’une remontée des taux avant longtemps et au déséquilibre entre l’offre et la demande d’actifs sans risque. La demande de sécurité reste structurellement forte avec des petits épargnants toujours plus nombreux à la recherche de placements sécurisés pour préparer leur retraite, une BCE acheteuse en dernier ressort de titres souverains et des institutionnels contraints par la réglementation à détenir des actifs liquides et sûrs, le tout sur fond d’aversion au risque élevée.   Parallèlement, la quête de rentabilité, dans un contexte de liquidité à foison et bon marché, tend à écraser la hiérarchie des rendements obligataires, souvent au mépris du risque et à gonfler « artificiellement » la valeur des actifs risqués comme les actions ou l’immobilier, ce qui pose en filigrane la question de la stabilité financière.

Cette situation insolite n’est pas sans effets secondaires en particulier pour les banques qui voient leur marge d’intermédiation rognée. La baisse tendancielle des taux de crédits érode les revenus d’intérêts tandis que le coût de la matière première, les dépôts, se montre plus rigide en particulier en France où l’épargne réglementée représente 36% des dépôts, un record en Europe. Par ailleurs, la transformation des ressources courtes (les dépôts) en emplois longs (crédits) souffre de l’aplatissement de la courbe des taux, un phénomène certes classique, mais inédit par son ampleur et sa durée. Pour défendre sa politique, la BCE met en avant des facteurs amortisseurs. Des taux bas permettent de solvabiliser les emprunteurs, ce qui stimule le crédit et en améliore la qualité. Cependant, la hausse des volumes et la baisse significative du coût du risque paraissent difficilement extrapolables dans un contexte de ralentissement économique. Paradoxalement, l’accélération du crédit souhaitée par la BCE et nécessaire au maintien des revenus bancaires devient de plus en plus coûteuse en fonds propres dans certains pays. C’est le cas de la France, où le Haut Comité de Stabilité Financière a imposé des surcharges en capital au titre du coussin contracyclique afin de ralentir l’offre de prêts. La BCE n’est pas non plus à une contradiction près. Le souhait de la BCE, en tant qu’institution monétaire, de voir les banques prêter davantage à des taux toujours plus bas alors que le coût de la ressource ne baisse plus, est difficilement conciliable avec l’objectif de la BCE, en tant que superviseur et bras armé du régulateur, de renforcer sans cesse le ratio de fonds propres. La solvabilité d’une banque se mesure à partir d’un ratio mettant en relation le capital au numérateur, et les risques portés à leur bilan au dénominateur. Avec des perspectives de rentabilité en baisse, compression des marges oblige, et un coût du capital élevé, la génération de fonds propres devient plus compliquée et agir sur le ratio, comme le demande le régulateur, ne peut passer que par la réduction des risques portés au bilan des banques, synonyme de frein aux activités de prêts.

Face au pincement de leur marge, les banques s’adaptent en faisant évoluer leur modèle vers des métiers générant des commissions, notamment l’assurance-vie. Cependant, la configuration actuelle des taux met également sous pression le modèle français de l’assurance-vie en euros. Le placement préféré des Français offre une protection en capital et une liquidité permanente ce qui, à l’heure des taux d’intérêt négatifs, devient un luxe. L’assurance-vie affiche en outre des rendements encore honorables grâce au stock d’obligations anciennes. Mais, avec l’écoulement naturel du portefeuille et les flux de collecte réinvestis dans des produits peu risqués mais faiblement rémunérés, les rendements sur les fonds euros vont inévitablement s’éroder avec un phénomène de dilution qui pénalise les clients plus anciens. A l’inverse, aller chercher un surcroît de rentabilité au service des clients nécessiterait de se tourner vers des investissements plus risqués et donc plus coûteux en capital sauf à faire porter une partie de ce risque par un épargnant traditionnellement frileux avec une diversification vers les fonds en UC plus rémunérateurs. Quoi qu’il en soit, la faible rentabilité des affaires nouvelles, projetée sur le long terme, pèse inévitablement sur la solvabilité du secteur de l’assurance. Les autres métiers de la banque, liés aux marchés, profitent de la nouvelle vague d’assouplissement des banques centrales. Mais la forte accoutumance des marchés à un environnement de taux bas et de liquidité abondante pourrait devenir dangereuse face à l’accumulation d’un lourd passif à l’échelle globale et à des prix d’actifs inflatés qui rendent l’édifice financier vulnérable à un basculement des anticipations.

Article paru dans Option Finance

Dans la même chaîne thématique