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  • 13.06.2017
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Elections générales britanniques : y a-t-il de la lumière au bout du tunnel ?

 

Les élections anticipées britanniques du 8 juin dernier se sont soldées par le scénario le plus sombre et le moins anticipé par les marchés : un parlement « suspendu », autrement dit un parlement où aucun parti n’obtient la majorité absolue. Cela ouvre une période d’instabilité politique alors même que l’horloge du Brexit tourne. La livre sterling en a fait les frais, avec une baisse qui est allée jusqu’à 2,5% contre le dollar dans la journée du 9 juin. Theresa May avait provoqué ces élections anticipées avec un objectif précis : renforcer sa majorité parlementaire au moment où les sondages suggéraient une victoire écrasante pour son parti et potentiellement une majorité renforcée d’au moins 100 sièges. Son plan du Brexit « dur, mais ordonné » (impliquant une sortie du marché unique et de l’union douanière avec une période de transition vers un accord de libre-échange sur mesure) aurait ainsi eu, a priori, plus de chance d’aboutir car il aurait été moins vulnérable à un blocage par l’opposition ou par la frange eurosceptique extrême du Parti conservateur. Malgré une nette baisse de l’avance des conservateurs par rapport aux travaillistes dans les intentions de vote au cours des derniers jours, la majorité des sondeurs (exception faite de YouGov) donnaient encore, la veille des élections, Theresa May gagnante avec une majorité élargie.

Le Parti conservateur, même s’il arrive en tête des élections (42,4% des votes contre 40% pour les travaillistes), perd la majorité parlementaire. Il perd 13 sièges par rapport aux élections de 2015. Avec 318 sièges, il manque aux Tories 8 sièges pour avoir la majorité absolue. Une défaite qui s’expliquerait par une très mauvaise campagne électorale de T. May, le rejet des idées qu’elle a affichées quant aux termes du Brexit, ou encore son revirement sur des propositions de réformes dans la sphère sociale qui a affaibli son image de leader ; tout cela terni par des attentats dont elle a été tenue en partie pour responsable pour avoir supprimé plusieurs milliers de postes de policiers pendant son mandat de ministre de l’Intérieur dans le gouvernement précédent. A contrario, le Labour a profité d’une campagne étonnamment réussie de son leader Jeremy Corbyn qui, grâce à des propositions de hausse des investissements publics, de hausse des impôts pour les riches, de suppression des droits d’inscription à l’université ainsi que des plans de nationalisations d’entreprises d’utilité publique et de création d’un système de sécurité sociale national, a fait gagner à son parti 30 sièges par rapport aux élections de 2015. Un taux de participation élevé, 68,7%, en hausse de 2,6 points par rapport aux élections de 2015, lui a donné raison, grâce à la mobilisation de l’électorat jeune. Le Labour obtient ainsi 262 députés dans la Chambre des communes. Les démocrates libéraux, seul parti proposant un second référendum sur le Brexit, se sont légèrement renforcés, avec 4 sièges supplémentaires, et devraient avoir une douzaine de sièges au total. Le Parti des nationalistes écossais SNP a perdu 21 sièges, au profit des conservateurs écossais. 

Et maintenant ? Les conservateurs cherchent à rester au pouvoir en s’alliant avec le DUP, le Parti des unionistes d’Irlande du Nord, qui obtient 10 sièges au Parlement. Les deux partis appartiennent au centre-droit et le DUP est un fervent défenseur du Brexit (même si l’Irlande du Nord a voté pour rester dans l’Union européenne). Si les conservateurs ne parviennent pas à former un gouvernement, il appartiendra aux travaillistes de chercher une coalition avec les partis de gauche (LibDem, SNP, les verts), ce qui sera difficile et augmentera la probabilité de nouvelles élections anticipées.

Le résultat des élections augmente considérablement l’incertitude politique aussi bien sur le plan domestique qu’international. Plus aucun scénario ne peut être exclu. A court terme, l’échec de Theresa May aux élections l’affaiblit considérablement. Elle sera très probablement forcée de démissionner du poste de Premier ministre dans les prochains mois. Des rapports de presse suggèrent que Boris Johnson, ministre des Affaires étrangères plaidant pour le « hard Brexit », ou Philip Hammond, l’actuel ministre des Finances, ayant fait campagne pour le « Remain » et partisan d’un « soft Brexit », sont en tête de liste pour lui succéder, une alternative qui illustre la bipolarité des scénarios à venir. A court terme, cette incertitude pèsera sur les perspectives économiques et nous amènera très probablement à réviser à la baisse nos prévisions de croissance pour le Royaume-Uni pour cette année et l’année prochaine. L’environnement politique incertain est très défavorable à l’investissement alors que la baisse supplémentaire de la livre sterling (2% en termes effectifs depuis le 8 juin) devrait réduire davantage qu’actuellement anticipé les revenus réels des ménages ce qui pèsera sur leur consommation, sans que les effets sur les exportations nettes soient suffisamment importants pour éviter à l’économie un ralentissement significatif.     

Quid du Brexit ? Les prochains jours et semaines seront cruciaux pour juger des éventuels changements de stratégie du gouvernement. Mais une chose est certaine : le résultat des élections est, du moins en partie, le reflet du rejet par le peuple britannique du plan de Brexit proposé par Theresa May. Les Britanniques veulent un Brexit, mais pas un Brexit « dur ». La sortie proposée par T. May du marché unique, de l’union douanière, son discours anti-libéral et ses idées très tranchées sur l’immigration avec un quota proposé de 100 000 immigrés nets par an sont largement désapprouvés par le milieu des affaires. Un remaniement du plan du gouvernement s’impose donc, au profit d’un Brexit plus « doux », donc plus favorable au monde des affaires, impliquant probablement le maintien dans le marché unique et dans l’union douanière.
Cela est d’autant plus nécessaire qu’un gouvernement minoritaire ou une coalition possédant une faible majorité parlementaire est par nature instable et vulnérable à des blocages par l’opposition au moment de votes importants. Or, tous les partis de gauche – les travaillistes, les démocrates libéraux, le SNP, les verts et Plaid Cymru – sont formellement opposés au plan de Brexit « dur » de Theresa May. L’arithmétique des sièges au sein même du Parti conservateur jouera également un rôle très important pour l’élaboration de la stratégie de Brexit du gouvernement : est-ce que ce sont les forces pro-UE, renforcées par les conservateurs écossais, qui vont s’imposer  ou bien les eurosceptiques de la frange extrême du parti, favorables à une sortie sans accord ? L’alliance des conservateurs avec le DUP laisse néanmoins espérer un Brexit « doux » en raison de la question de la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande.  

La tâche de la Première ministre (ou de son éventuel successeur) est donc doublement compliquée : un Brexit perçu comme trop « doux » risque de faire l’objet d’une rébellion au sein de son propre parti, tandis qu’un Brexit « dur » risque d’être bloqué par l’opposition. Des désaccords importants au sein du Parti conservateur et à Westminster et l’absence de feuille de route claire risqueraient de faire perdre un temps précieux dans un calendrier déjà extrêmement serré et de laisser le Royaume-Uni sans accord de libre-échange avec l’Union européenne, son principal partenaire commercial, le 29 mars 2019. Par conséquent, les probabilités des deux scénarios extrêmes, Brexit « doux » d’un côté (solution à la norvégienne) et absence d’accord de l’autre côté (règles d’OMC), s’en trouvent simultanément renforcées.
Alors, où est le juste milieu ? L’absence d’accord serait très coûteuse pour l’économie britannique et pour les économies européennes les plus exposées au Royaume-Uni. A minima un accord de transition devra être trouvé, très probablement in extremis  afin d'éviter une sortie chaotique. Une solution-type telle qu’une appartenance à l’Espace économique européen pourrait être envisagée au prix de concessions difficiles de la part du Royaume-Uni (contributions au budget de l’UE, libre circulation des personnes et respect de la législation européenne).    

 

Slavena Nazarova, Etudes économiques de Crédit Agricole S.A.

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