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  • 07.05.2018
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Guerre commerciale : le prix à payer

Les annonces en termes de politique commerciale de l'administration Trump posent un sérieux défi à l'Union européenne. Si elle échoue à ramener les États-Unis à la table des négociations de l'OMC, l'UE peut soit négocier en bilatéral, soit déposer un recours auprès de l'OMC en vue d'obtenir des compensations. Les deux options comportent un coût, que ce soit le renoncement au multilatéralisme ou l'escalade de l'affrontement commercial avec les États-Unis.

Faire évoluer le système multilatéral actuel, certes centré sur les États-Unis mais jugé aujourd’hui trop défavorable à leurs intérêts, vers un système multipolaire caractérisé par des accords bilatéraux spécifiques, par lesquels le pays économiquement et politiquement plus puissant peut établir un rapport de force qui lui est plus favorable. Voilà ce que souhaite l’administration Trump. Face à ce nouveau défi, l’Union européenne (UE) doit se saisir d’une question existentielle : va-t-elle adhérer à ce nouveau projet visant à redessiner l’ordre mondial, va-t-elle le subir, ou a-t-elle la volonté et le capital politique suffisant pour réaffirmer l’ancien ordre ? La décision doit être prise dans un temps très bref, car l’administration Trump a mis l’UE au pied du mur. Elle a en effet annoncé (ou plutôt déjà signé et acté dans le Trade Expansion Act) des taxes de 25% sur les importations d’acier et de 10% sur les importations d’aluminium. Elle a aussi annoncé qu’en cas de représailles de la part de l’UE, des taxes supplémentaires seraient introduites visant en particulier les exportations d’automobiles européen­nes. Trump a néanmoins fait un pas vers ses alliés : il leur accorde une exemption temporaire rallongée, jusqu’à la fin du mois de mai, pour les aider à harmoniser leurs différents intérêts sur la question et forger une position commune, qui, de préférence, s’alignerait sur la position américaine afin de faire front commun contre la Chine. Le tout en faisant montre de bonne volonté pour réduire l’excédent commercial envers les États-Unis, notamment celui de la zone euro, c’est-à-dire en réalité celui de l’Allemagne.

Le pourquoi et le comment des sanctions américaines

Les États-Unis présentent un déficit commercial de 567 milliards de dollars, soit 3,3% de leur PIB, en 2017. L’administration Trump s’est saisie de la question sous l’argument des menaces que cela faisait peser sur l’économie et la sécurité nationale. L’impact de la concurrence internationale sur les industries domestiques, ses conséquences en termes de chômage, de baisse des recettes publiques, de perte de compétences, sont invoquées comme des facteurs affaiblissant l’économie et la sécurité nationale. Le département du commerce américain a donc étudié le niveau de production nécessaire pour les besoins de la défense nationale, la capacité des industries pour atteindre cet objectif et le niveau d’importations compatible avec ce niveau. Deux secteurs en particulier ont été visés par les études : l’acier et l’aluminium. En ce qui concerne le secteur de l’acier, qui opèrerait aujourd’hui à 72% de ses capacités aux États-Unis, l’objectif de l’administration Trump est de faire remonter le taux d’utilisation à 80%, ce qui impliquerait une hausse de la production de 82 à 90,6 millions de tonnes et une baisse des importations de 36 à 22,7 millions de tonnes. Cela serait réalisable avec une taxe de 24% appliquée à la totalité des importations d’acier. S’agissant de l’aluminium, le taux d’utilisation des capacités de production ne serait que de 39% et le taux de taxation nécessaire pour le ramener à l’objectif de 80% serait de 7,7%. On comprend mieux dès lors l’origine des taxes de respective­ment 25% et 10% annoncés sur les importations américaines d’acier et d’aluminium. L’administration Trump a annoncé qu’en cas de riposte européenne aux droits imposés sur l’acier et l’aluminium, les États-Unis réagiraient avec une taxe de 35% sur les importations de véhicules. Il est néanmoins intéressant de noter qu’aucune investigation similaire à celles conduites par le département du commerce sur le secteur de l’acier et de l’aluminium n’a à ce jour été effectuée sur le secteur de l’automobile.

Pour l’instant, les États-Unis se sont concentrés sur leur principal partenaire commercial, la Chine, avec pour objectif de limiter les importations d’acier et d’aluminium chinois au profit de l’acier produit sur son territoire. Le Canada et le Mexique sont pour l’heure exemptés des droits de douane additionnels sur l’acier et l’aluminium réclamés à la Chine, à la Corée du Sud ou au Brésil, tandis que l’Europe ne bénéficie que d’une exemption temporaire jusqu’à fin avril. Ces exemptions assez étendues rendraient difficile d’atteindre l’objectif de production visé avec ces taxes, calculé pour un champ plus général d’application. En conséquence, soit les États-Unis visent une restriction volontaire des exportations des pays concernés, sous la menace ou dans le cadre de nouveaux accords commerciaux, soit l’objectif véritable est autre. Au-delà de la rhétorique de politique intérieure qui vise à rassurer l’électorat conservateur de la « Rust Belt », l’objectif pourrait être de réécrire les règles du commerce mondial de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), jugées trop favorables à la Chine, en ralliant d’autres pays au combat américain. L’Europe est donc mise au pied du mur quant à ses choix sur le rôle global qu’elle souhaite voir jouer par la Chine, et l’action de l’administration américaine s’inscrit dans une logique de redessiner les alliances dans le long terme. Car, plus encore que l’acier, ce qui préoccupe l’administration Trump est l’expansion chinoise dans les secteurs à plus haute valeur ajoutée, à haute technologie.

La place de l’Union européenne dans le déficit commercial américain

L’Union européenne est le deuxième partenaire commercial des États-Unis, elle compte pour plus de 102 milliards de dollars dans le déficit de la balance commerciale américaine, loin derrière la Chine (337 Mds $), pour un total avoisinant les 567 milliards de dollars (3,3% du PIB) en 2017. Les pays européens contribuant le plus à ce déficit sont l’Allemagne à hauteur de 66% du déficit de l’UE, l’Italie (34,1%) et la France (13,9%) compensé par un excédent du Royaume-Uni (13,5% du déficit).

Quelle stratégie pour l’Europe ?

En cas de non reconduction de l’exemption, l’UE s’est dite prête à déposer un recours auprès de l’Organisation mondiale du commerce afin d’obtenir des compensations, un processus qui peut durer au moins 18 mois, à condition que l’instance de règlement des différends fonctionne (la nomination d’un des juges étant bloquée par les États-Unis). Sans résultat de ce côté, l’UE pourrait avant de possibles représailles chercher à temporiser et tenter d’exercer dans l’immédiat une pression politique sur les États-Unis afin de les dissuader d’appliquer leur politique. L’Union européenne a un argument de poids dans cette stratégie : l’oreille attentive des opposants domestiques à ce pro­gramme protectionniste, les membres républicains du Congrès représentants des États exportateurs et des entrepreneurs.

Mais que peut faire l’UE pour éviter cette escalade ? Avec son pragmatisme au service de l’intérêt national, l’Allemagne s’est déjà dite prête à renoncer aux tarifs que l’UE impose sur les importations d’automobiles, de machines et équipement, de produits alimentaires et pharma­ceutiques en provenance des États-Unis. Elle ouvre ainsi la voie à des négociations imposées par la force en dehors de l’instance multilatérale de l’OMC. La France se pose en défenseur du multilatéralisme et du pouvoir normatif, afin de réunir autour d’elle tous les pays, y compris non européens, touchés par les droits de douane. Elle vise à désamorcer le conflit, en donnant à Trump des gages d’une action commune ferme contre le dumping chinois dans un contexte de coopération déjà existant, notamment dans le cadre des négociations tripartites avec le Japon sur les surcapacités dans le secteur de l’acier.

 Dès à présent, l’UE s’est dotée d’une nouvelle législation en matière de défense commerciale, partie intégrante du programme Juncker pour « une Europe qui protège ». Elle vise à renforcer la lutte contre les importations faisant l'objet d'un dumping ou de subventions publiques induisant des distorsions significatives du marché. L’UE a ciblé la Chine pour un premier rapport puisque l'essentiel de l'activité antidumping de l'UE concerne les importations en provenance de ce pays. C’est sur ce type d’action, dans le respect des règles de l’OMC, que l’UE cherche à faire converger l’action américaine.

Quel est le prix à payer ?

Il est vital pour l’UE de réussir à mettre autour de la table ses deux principaux partenaires commer­ciaux, la Chine et les États-Unis. Dans un monde où les deux grands s’affronteraient, l’UE risque de se faire marginaliser.  La question reste de savoir si l’Europe arrivera à une position commune, sachant que les différents pays sont porteurs d’intérêts divers avec la Chine. La Chine reste le premier fournisseur en biens pour l’UE, les États-Unis le premier marché d’exportation. Mais les échanges de services et d’investissements directs sont bien plus développés avec les alliés américains. Le risque en cas de défection de l’allié américain est la disparition du multilatéralisme. Dans ce cas, l’UE devra gérer ses relations commerciales extérieures de plus en plus par le biais d’accords commerciaux, qui aujourd’hui couvrent déjà 45% de son commerce extérieur.

Que font les autres ?

Pour l’instant, l’Europe regarde avec attention les réponses des autres pays en attendant la date fatidique de la fin du mois de mai, à partir de laquelle l’exemption dont elle bénéficie prendra fin.

Les États-Unis ont précisé les 1 333 produits sujets aux nouveaux tarifs, soit plus de 50 milliards de dollars de produits chinois imposés par les États-Unis, qui représentent 10% de leurs importations. La réaction de Pékin a été rapide : des taxes de 25% sur 128 produits américains, dont le soja, les avions, l’automobile et les produits chimiques pour un total de 50 milliards de dollars d’exportations américaines vers la Chine, soit presque un tiers du total.

Sur un autre front, la Corée du Sud a accepté de réduire ses exportations d’acier vers les États-Unis dans le cadre d’un nouveau traité de libre-échange. De même, les négociations avec les pays de l’Aléna semblent s’accélérer pour arriver à un accord de principe . La reprise des négociations dans le cadre du TPP avec les onze partenaires asiatiques semble aussi sur la table.  Si l’UE choisit la voie des représailles, tout traitement préférentiel accordé aux États-Unis en dehors d’un traité de libre-échange devra s’appliquer à tous les membres de l’OMC selon la « clause de la nation la plus favorisée », ce qui aurait des conséquences importantes pour le commerce européen. On comprend donc bien que les deux camps ont intérêt à la négociation. D’où l’invitation du président de l’UE, Donald Tusk, aux États-Unis à reprendre les discussions sur le TIPP, le partenariat transa­tlantique de commerce et d’investissement.

 

Droits de douanes américains : les options de l’UE

Capture droits de douane US_EU

Paola Monperrus-Veroni et Philippe Vilas-Boas, Études Économiques Groupe

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