• Taille du texte
  • Contraste

L’énigme de la productivité (partie 1)

La croissance mondiale retrouve des couleurs, mais la reprise post Grande Récession reste inhabituellement faible sans qu’on ait pu observer un quelconque effet de rattrapage capable de remettre l’activité sur le trend qui prévalait avant le choc afin de remédier rapidement aux dégâts économiques et sociaux provoqués par la crise. Certains voient dans cette reprise poussive et atypique un changement « temporaire » de régime avec une économie mondiale condamnée à vivre sur un sentier de croissance molle, le temps de purger les excès financiers passés.

La fin du super-cycle d’endettement aurait conduit tous les acteurs à assainir leur bilan dans la durée et de manière synchrone, entraînant de fait un déficit chronique de demande et finalement de croissance. Cependant, il est possible que le mal soit en réalité plus profond. La phase de transition vers un modèle de croissance moins « léveragé » masquerait en fait une stagnation séculaire, résultat d’une croissance démographique ralentie, voire déclinante, et de gains de productivité très faibles. Le boom de crédit précédant la crise n’aurait été alors qu’un palliatif avec un gonflement artificiel de la demande alimenté par une hausse tout aussi fictive de la richesse patrimoniale.

Les déterminants de la croissance à long terme

Sur le long terme, la croissance peut se nourrir de l’accumulation des facteurs de production sur une base extensive de manière à rehausser le niveau de production potentielle. L’offre de travail est notamment corrélée à la taille de la population active, elle-même fonction des évolutions démographiques. Or, les statistiques de l’ONU sont implacables avec une croissance démographique, exception faite du continent africain, qui ralentit un peu partout, pas de quoi générer de manière mécanique une demande supplémentaire (dépenses de consommation, de nouveaux logements…) pour alimenter la croissance par inclusion d’une main-d’œuvre jeune et dynamique.

C’est alors de l’efficience des processus de production et donc de la manière de combiner plus ou moins efficacement les facteurs de production que dépend notre capacité à générer de la croissance sur le long terme, et ce de façon plus intensive. Ces gains de productivité sont intimement liés aux innovations et au progrès technique. Il peut dès lors paraître paradoxal de parler de stagnation économique au moment où la déferlante du numérique induit une ère séculaire d’innovations qui, à en croire les révolutions industrielles passées, devrait avoir des retombées en termes de productivité et de croissance.

Pourtant, les chiffres sont têtus : le ralentissement de la productivité est à la fois une tendance lourde, qui a débuté dès les années 1970, et un phénomène global qui concerne tant le monde développé que les pays émergents. Cette tendance n’a connu qu’un seul intermède d’environ cinq ans à la fin des années 1990 en phase avec le boom des nouvelles technologies de l’information et des télécommunications (NTIC) avant de ralentir à nouveau, sur un rythme qui s’est même accéléré post-crise.

Mesurer l’insaisissable

Les tenants de l’innovation séculaire pensent que la baisse de la productivité n’est qu’un mirage statistique avec une sous-évaluation chronique de son évolution en raison de la difficulté à capter les effets de la révolution numérique. Cette question renvoie à la mesure du PIB et notamment à l’élaboration nécessaire des indices de prix pour permettre un partage correct entre les valeurs et les volumes. En effet, pour avoir une estimation de la production réelle, et donc de la productivité, il convient de corriger les évolutions de prix, la valeur « marchande » de la production de biens et services. Or, l’obsolescence des pondérations entre deux bases pose problème en cas de diffusion rapide de nouveaux produits plus compétitifs, dont la prise en compte se fait tardivement avec, à la clef, une surestimation de l’inflation et donc une minimisation des volumes échangés. Les changements qualitatifs incorporés au prix des biens et services seraient également mal appréhendés, et ce particulièrement dans les phases d’accélération du progrès technique. À titre d’exemple, on peut imaginer la difficulté rencontrée par les comptables nationaux pour tenir compte de l’augmentation exponentielle de la puissance et de la vitesse de calcul des ordinateurs au moment où le prix des composants chutait à grande vitesse, ou pour prendre en considération les progrès sur la santé, et donc de la productivité de la main-d’œuvre, liés à la diffusion à grande échelle de nouveaux médicaments génériques. L’explosion des services gracieux sur internet ou des applications gratuites sur smartphone, financés par la publicité, nourrit également les débats sur la pertinence du calcul du PIB qui n’inclut pas ce qui n’a pas de valeur. Néanmoins, si ces services augmentent la satisfaction du consommateur, ils n’induisent pas pour autant une augmentation de la richesse produite, renvoyant davantage à des questions de bien-être plus que de productivité. Plus généralement, dans les économies de services, les bons indicateurs de productivité, notamment pour rendre compte de l’effet qualité, sont difficiles à trouver puisqu’ils ont été conçus dès l’origine pour appréhender des quantités physiques.

Cela étant dit, toutes les tentatives de corrections pour surmonter ces écueils arrivent à la conclusion selon laquelle ces problèmes de mesures ne peuvent expliquer à eux seuls l’écart de production qui s’est creusé en une décennie (estimé de l’ordre de 3 000 milliards USD aux États-Unis à supposer un rythme de productivité équivalent à celui qui prévalait avant-crise), pas plus qu’ils n’apportent un éclairage sur la rupture de tendance post-crise étant donné la persistance dans le temps de ces erreurs. Comme les problèmes de mesure ne peuvent expliquer à eux seuls la baisse tendancielle de la productivité, nous identifierons la semaine prochaine d’autres facteurs causals.

Dans la même chaîne thématique