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L’énigme de la productivité (partie 2)

S’interroger sur les raisons du ralentissement tendanciel de la productivité, c’est se demander si la prospérité de demain rimera avec ou sans croissance. Comme nous l’avons vu dans la première partie, l’épuisement des gains de productivité est une tendance lourde commune à tous les pays et qui ne peut être totalement imputable à des problèmes de mesure liés à l’essor des nouvelles technologies du numérique. Les éléments d’explication sont donc à rechercher ailleurs en invoquant notamment les cicatrices profondes laissées par la crise.

La crise et ses stigmates

On a déjà mentionné l’insuffisance chronique de demande dont une partie est imputable aux ajustements bilanciels qui ont bridé l’univers de dépenses au profit du désendettement tout en réduisant les opportunités d’investissement. Plus fondamentalement, l’augmentation de la productivité prend sa source dans un processus d’innovations généralement initié par des entreprises leader, avant de se propager aux entreprises retardataires contraintes d’adopter ces nouvelles technologies plus performantes, afin d’améliorer l’efficience de leur processus productif et de rester concurrentielles au risque sinon de disparaître. Le progrès technique qui est à l’origine de ce processus de destruction créatrice décrit par Schumpeter (1942) est ainsi porté par l’investissement, lequel en est aussi le principal vecteur de diffusion. Ce processus schumpétérien va de pair avec un transfert de la main-d’œuvre vers les secteurs les plus productifs qui cherchent à embaucher à des niveaux de salaires généralement plus élevés, de quoi rehausser le niveau global de productivité en diffusant compétences et expertises.

Or, avec la crise, le niveau élevé du chômage et, dans certains pays, l’effondrement des prix immobiliers ont été probablement des freins à la mobilité professionnelle et à une telle diffusion des savoir-faire. Par ailleurs, la série de chocs financiers de 2008 à 2012 a fragilisé les bilans bancaires surtout là où l’éclatement de bulles, immobilière et de crédit, couplé à une récession sévère ont entraîné des vagues de défauts, et ce au moment même où la réglementation est devenue plus contraignante ; l’ensemble a conduit à une raréfaction de l’offre de crédit, ce qui a durablement pesé sur la capacité à financer de nouveaux investissements, notamment de la part d’entreprises innovantes jugées plus à risque. Post-crise, l’insuffisance des débouchés a également pesé sur la demande de crédit et limité les besoins en nouveaux investissements.

Pourtant, les banques centrales ont été à la manœuvre empruntant des chemins de moins en moins orthodoxes afin de maintenir des conditions monétaires et financières ultra-accommodantes et le crédit à flot. Mais des taux d’intérêt très bas durant une période prolongée ont également eu pour effet de réduire le coût de portage des créances douteuses. Les banques les plus exposées aux prêts non performants ont pu mettre sous perfusion des entreprises peu productives, normalement vouées à disparaître, pour repousser le processus de reconnaissance des pertes tout en faisant le pari de la « résurrection ». Cette prévalence d’entreprises, dites « zombies », qui consomment de la ressource rare et évincent les acteurs plus innovants, a conduit à une mauvaise allocation du capital et constitue sans doute un des éléments explicatifs de l’abaissement général du niveau de productivité. Plus généralement, la plus grande frilosité des banques, sous contraintes réglementaires, et la fragilisation financière des entreprises dans un contexte récessif puis de reprise molle ont été de sérieux obstacles à l’enclenchement d’un processus de rattrapage technologique, source de diffusion des gains de productivité.

La dispersion grandissante entre les entreprises leader, à la frontière technologique et hautement productives, et les entreprises retardataires à faible productivité pose, en outre, un nouveau regard sur la question de la montée des inégalités avec des écarts de rémunérations qui sont également le reflet de ces écarts de productivité. Car l’augmentation de productivité n’est ni plus ni moins qu’un indicateur d’enrichissement d’une nation, avec des salaires qui en épousent le rythme.

Remédier à ces déficiences conjoncturelles ne paraît pas insurmontable une fois dissipés les effets de la crise, sachant néanmoins que leur permanence dans le temps a conduit à des effets d’hystérèse qui seront probablement plus longs à effacer.

Stagnation séculaire versus innovation séculaire

Mais des forces de long terme seraient également à l’œuvre avec, au cœur, un débat clivant entre les tenants de la stagnation séculaire et les partisans de l’innovation séculaire. Pour les uns, l’ère du numérique s’assimile davantage à des changements d’usages avec une transformation des modes de consommation et de communication, et le développement de nouveaux concepts ou idées qui renouvellent l’expérience clients mais sans avoir le pouvoir d’augmenter significativement la richesse produite par travailleur, le nerf de la croissance. Pour les autres, le numérique peut être qualifié de vraie révolution industrielle avec une vague d’innovations induites qui va en s’accélérant et dont les retombées en termes de productivité et de croissance pourraient se déployer sur plusieurs décennies. Se pose en filigrane une série de questions quant à la nature et à la vitesse du progrès technique, et ses impacts sectoriels sur l’emploi.

Le boom lié à l’essor des NTIC dans sa version « matériel informatique, logiciels et réseaux » s’est progressivement essoufflé sans pour autant que les progrès du numérique n’aient cessé d’accélérer : la robotisation et l’émergence des exosquelettes et des robots rendent les usines plus intelligentes, les imprimantes 3D révolutionnent les modes productifs, l’intelligence artificielle permet aux robots d’être apprenants et de converser avec les humains (chatbot) tout en décuplant les capacités d’analyses et de prédictions, tandis que l’internet des objets avec ses capteurs intelligents et connectés alimente un Big Data géant, une manne à exploiter pour conduire des analyses prédictives et aider aux décisions opérationnelles ou stratégiques…

Ces ruptures technologiques risquent pourtant de ne pas tenir toutes leurs promesses de croissance et de productivité. Il est certain que le développement de l’industrie 4.0 va permettre de rehausser les niveaux de productivité par des économies de main-d’œuvre dans les secteurs industriels où les machines vont remplacer les humains (substitution du travail par du capital). Mais, le redéploiement de la main-d’œuvre dans le secteur des services, réputés moins productifs, risque par effet de structure de peser sur la productivité globale avec une pondération élevée des activités à plus faibles rendements. Le processus est déjà engagé et les sociétés post-industrielles pourraient demain se caractériser par une industrie hyper-productive, intensive en capital mais peu consommatrice en facteur travail, et un secteur des services hypertrophié gourmand en main-d’œuvre. Cela dit, y compris dans le secteur tertiaire, les possibilités d’informatisation et d’automatisation des tâches cognitives menacent des emplois intermédiaires faisant appel à des compétences qui peuvent désormais être acquises par les technologies numériques. Se dessine alors une tendance à la polarisation du marché du travail entre, d’un côté, des emplois qualifiés nécessitant des compétences non numérisables (maîtrise des nouvelles technologies, créativité ou intelligence relationnelle) qui permettent de capturer ou de créer de la valeur et, de l’autre, la multiplication de « petits boulots » de services de proximité, aux horaires flexibles et mal payés, synonyme d’« ubérisation » des emplois. Les disparités de revenus fondées sur les écarts de productivité ont ainsi toutes les chances de se creuser avec des mutations technologiques qui sont biaisées en faveur du capital et du travail qualifié. Dans les secteurs industriels à forte intensité capitalistique, la richesse produite devrait être essentiellement captée par les propriétaires du capital physique via les profits, les dividendes et les gains en capital. Dans le secteur des services, les revenus devraient être concentrés entre les mains de « talents », une minorité détentrice de compétences très recherchées à forte valeur face à un bataillon de travailleurs aux compétences ordinaires, aujourd’hui représentatif des classes moyennes, qui vont voir leur salaire s’ajuster à des niveaux faibles de productivité, de quoi alimenter un déficit chronique de demande puisque les populations ayant la proportion à consommer la plus élevée risquent de voir leur rémunération stagner, voire décliner.

Une ère d’innovation séculaire ne paraît donc pas incompatible avec une stagnation économique, un vrai défi pour des sociétés qui ont fait de la croissance et de la productivité l’alpha et l’oméga de la prospérité au sens quantitatif du terme. Si les nouvelles technologies apportent l’abondance sans réussir à compenser l’accroissement de la dispersion et des inégalités, les sentiments d’exclusion, de déclassement et de mal-être risquent alors de se répandre au sein de la société et de devenir intolérables. Rêver d’une prospérité sans croissance, c’est croire en la vision romantique des futurologues qui prédisent l’avènement d’une société d’abondance, libérée du productivisme et du salariat, une société plus écologique où l’on vivrait mieux et plus longtemps, avec des modes d’organisation de la vie économique articulés autour de l’échange et du partage…

 

Par Isabelle Job-Bazille, Directrice des Etudes économiques du groupe Crédit Agricole S.A.

 

 

 

 

 

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