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Des raisons d’espérer

Des raisons d’espérer

Les prévisions ont un caractère très pro-cyclique, incapables le plus souvent de détecter en amont les points d’inflexion, et ce tant la perception de ceux qui les construisent peut être altérée par la psychologie ambiante. Les périodes euphoriques se traduisent par des anticipations de croissance très optimistes avec la tentation de prolonger le trait jusqu’à l’exagération, alors qu’à l’inverse le pessimisme environnant conduit à une surenchère à la baisse des prévisions dictée par une peur contagieuse. Ainsi, personne ne se risque aujourd’hui à annoncer une plus franche reprise en zone euro. Extrapoler les tendances récentes tout en pointant du doigt les risques baissiers est le meilleur moyen de ne pas se faire taxer d’un optimisme panglossien.

 

Ainsi, en l’espace de quelques mois, les conjoncturistes ont nettement revu à la baisse leurs prévisions de croissance pour la zone euro en 2019. En décembre dernier, le consensus tablait en moyenne sur une croissance de 1,6% avec des prévisions s’étageant entre 1,2% et 1,9%. En mars, la prévision moyenne n’était plus que de 1,2%, avec une fourchette d’estimations resserrées comprise entre 0,9% et 1,4%.

Les institutions internationales n’ont pas été en reste : le FMI, l’OCDE, la Commission européenne ou la BCE, qui faisaient collectivement preuve d’optimisme en anticipant il y a encore quelques mois une croissance autour de 1,8%-1,9%, ont raboté significativement leurs prévisions, aujourd’hui proches de 1%. Même si une majorité des prévisionnistes parie sur un rebond de l’activité en deuxième partie d’année, le très léger mieux attendu en 2020 témoigne néanmoins de leur prudence.

 

Paradoxalement, les marchés ont fait le chemin inverse. Après le mini-krach de l’automne dernier, ils ont repris de l’allant et ont effacé leurs pertes en quelques mois. Certes, la tonalité adoucie des banques centrales, qui ont suspendu ou repoussé dans le temps tout nouveau durcissement des conditions monétaires, a redonné du carburant aux marchés. Mais, selon leur point de vue, les craintes entourant la croissance mondiale se seraient aussi estompées, de quoi dégager l’horizon conjoncturel. Un apaisement sur le front des tensions commerciales, une reprise chinoise au coin de la rue et un feuilleton du Brexit mis en suspens sont autant de raison de ressusciter, au moins un temps, les esprits animaux sous l’œil bienveillant des banquiers centraux. 

 

Ces messages contradictoires seront soumis à l’épreuve des faits, mais il n’est pas absurde de penser qu’un regain de confiance puisse être un vecteur de croissance assez puissant de par son caractère auto-réalisateur. Une embellie sur le front extérieur ne manquerait pas de donner un coup de pouce à la conjoncture européenne, notamment en Allemagne, pays extraverti particulièrement touché par le ralentissement mondial. Ce d’autant que le difficile passage aux nouvelles normes d’homologation automobile, qui a perturbé les chaînes de production et la commercialisation de nouveaux modèles, pourrait, une fois digéré, laisser place à une reprise dans le secteur.

Le commerce intra-régional, dont l’affaiblissement prend sa source dans l’atonie de grandes économies européennes, pourrait jouer un rôle d’accélérateur en cas de rebond de l’activité. Le tout dans un contexte où la demande domestique qui a fait jusqu’à présent preuve de résilience pourrait, pourvu que la confiance revienne, se renforcer. D’abord, le reflux de l’inflation permet de redonner du pouvoir d’achat aux ménages. Ensuite, l’enchaînement vertueux entre les créations d’emplois, la génération de revenu et la consommation ne se dément pas, preuve que le cycle n’a pas dit son dernier mot, une courroie de transmission appelée à se lubrifier si l’amélioration attendue du climat des affaires se produit effectivement.

Enfin, les politiques budgétaires ont pris, dans de nombreux pays européens, une tournure plus expansionniste, un facteur de soutien à l’activité qui vient compléter l’extrême souplesse des conditions de financement. Sous la protection de cette constellation plus favorable, la zone euro pourrait renouer avec une croissance plus vigoureuse lorsque la confiance et l’activité s’alimentent mutuellement, de quoi surprendre positivement les analystes. À ceci près que ce scénario reste à la merci d’aléas politiques tant extérieurs qu’intérieurs.

 

Ainsi, si les prévisionnistes font peut-être preuve d’un excès de pessimisme, les marchés, eux, sont sans doute allés vite en besogne en reléguant au second plan les risques politiques ; l’inconstance de Donald Trump pourrait faire échouer les négociations commerciales avec la Chine ou envenimer les relations avec les alliés européens ; la menace d’un Brexit dur n’a pas totalement disparu avec une échéance seulement reportée au 31 octobre ; enfin, le résultat des élections européennes de mai pourrait confirmer la percée des partis eurosceptiques, de quoi peser sur le fonctionnement de l’Union et nuire à sa cohésion.

Parier sur le retour de la croissance, c’est finalement croire en des dénouements politiques heureux pour faire renaître la confiance, un ingrédient essentiel pour le bon fonctionnement des économies.

 

Isabelle JOB-BAZILLE, Directeur des Etudes Economiques Groupe