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Italie : la normalisation de la politique est un bien grand mot

Après le vote des adhérents du Mouvement 5 étoiles (M5S), qui a approuvé la formation du nouveau gouvernement, la majorité M5S-Parti démocrate a enfin vu le jour en Italie. La fin de la coalition « Frankenstein », surnom donné au gouvernement M5S-Ligue pour souligner l’union improbable des extrêmes, aura finalement été une expérience de courte durée.

parlement italien

Roma caput mundi

Cette alliance de populistes et de nationalistes, unis au nom du peuple contre les pouvoirs étrangers, était observée avec attention partout dans le monde.

Selon Steve Bannon, l’ex-conseiller de Donald Trump, “Rome est de nouveau le centre de l’univers politique. Ici les populations de droite et de gauche ont accepté de mettre de côté leurs différences et de s’unir. Du résultat de cette expérience dépend le destin de la révolte des peuples contre les élites globales*. »

Cette expérience a été rendue possible par la réarticulation de la politique qui ne vise plus à unir autour du plus grand dénominateur commun, dénominateur défini par l’activité des partis traditionnels, mais à additionner le plus grand nombre d’adhésions. Cela donne lieu, non plus à une convergence vers le centre, mais à l’adjonction des extrêmes pour les sortir de la marge du système et les ramener en son coeur. 

 

La terra incognita de la démocratie

Cette transformation politique a, bien entendu, des causes bien réelles, mais elle correspond aussi à la traduction de comportements hérités de l’omniprésence des réseaux sociaux, qui suppriment l’intermédiation et placent tous les acteurs sur le même plan (celui du like) avec comme objectif l’engagement instantané et l’adhésion immédiate. Les réseaux sociaux fournissent un circuit de validation sociale qui répond au besoin de reconnaissance et à la recherche d’approbation. Mais leurs algorithmes font aussi ressortir les positionnements qui captent le plus les aspirations et les peurs.

Les mouvements populistes ont été capables de s’emparer de cette transformation sociétale, de promettre la libération de l’énergie de l’individu, de lui donner l’impression de revenir au centre, d’être acteur de l’histoire, de reprendre le contrôle. Le conflit est donc réarticulé autour d’une lutte entre l’individu, ou sa somme (le peuple), et les élites qui ont confisqué au premier son caractère central. Le dépassement de la démocratie représentative est essentiel dans l’offre des mouvements populistes. Ses rituels lents, impénétrables, demandant l’adhésion à une idéologie, s’arrangent mal de l’impatience des électeurs-consommateurs et de l’instantanéité du commentaire politique permise par les réseaux sociaux. Ces derniers privilégient l’expérience et le ressenti aux faits. Là où la démocratie intermédiée oblige à l’exactitude des faits, par le contrôle parlementaire et des institutions, la démocratie directe permet d’accentuer l’intensité de la narration, en s’émancipant de la réalité objective, pour capter les aspirations et les peurs. Elle flatte l’individu, par la validation de l’opinion de chacun plutôt que par la parole de l’expert, en mettant au même niveau la connaissance et l’information. Les préférences des électeurs-consommateurs définissent les programmes sans souci de cohérence d’ensemble et avec une parfaite dilution des barrières idéologiques. Ce qui finalement facilite l’union des extrêmes.

 

Le mythe de la société civile

L’aspiration à une société civile vertueuse et non corrompue n’est pas nouvelle en Italie. Après l’enquête “main propres” qui a bouleversé le panorama politique italien en balayant la quasi-totalité de la classe politique, ce fut un gouvernement des techniciens qui a incarné cette vision au début des années quatre-vingt-dix. Depuis, la crise économique ayant fait ses ravages, c’est l’heure de la punition des élites politiques pour avoir trahi le mandat populaire en cultivant les intérêts d’une minorité.

Avant même que la Ligue embrasse, avec son nouveau leader M. Salvini, la croisade du peuple contre les pouvoirs étrangers, le M5S se définissait comme un parti populiste faisant appel à deux leviers traditionnels de l’expression populiste : le rejet des partis, des anciens médias et de la démocratie représentative, et le rejet des oligarchies économiques. Cette deuxième caractéristique, absente à la naissance du mouvement dans sa phase d’installation locale, s’est renforcée ensuite lors de son développement au niveau national. Elle présente des aspects assez contradictoires, mais que l’on peut rassembler au sein d’une mouvance anti-mondialisation, anti-développement rapide, anti-industrielle, écologiste et post-matérialiste.

 

Étoiles filantes

Le M5S est un algorithme post-idéologique, une plateforme sans contenu politique (la plateforme Rousseau gérée par une société privée), sur laquelle les adhérents prennent toutes les décisions par un processus de consultation en ligne permanent. Elle sert à sélectionner les commentaires les plus intéressants, à identifier les thèmes “qui fonctionnent” sur la base du retour des utilisateurs. Ce sont les réactions les plus intenses qui déterminent la relance des thèmes. Elle n’a pas de vision, pas de programme, à part celui d’être le vecteur d’une transformation vers un nouveau régime de démocratie directe. Elle capte le consensus, s’adapte à la position la plus populaire, ce qui conduit le mouvement à des campagnes contradictoires.

C’est une architecture en apparence ouverte fondée sur la participation par le bas, mais verrouillée et contrôlée par le haut. Les participants sont nombreux, mais peu ont conscience des caractéristiques du système.

Le positionnement du M5S dépasse donc la dimension idéologique traditionnelle gauche-droite. Si, dans les premières années de son existence, le mouvement avait une présence presque exclusive dans le nord de l’Italie et, en particulier, dans les régions traditionnellement ancrées à gauche, après 2012, sa présence s’est surtout étendue dans le sud. La base électorale initiale était donc la gauche extrême et modérée et le camp des abstentionnistes. Dès 2012, le mouvement a drainé les électeurs de la droite berlusconienne et de la Ligue du Nord, et depuis 2013 a conquis l’électorat du centre-gauche.

À son apogée (32,7 % des voix aux législatives de mars 2018), le mouvement se caractérisait donc par un électorat au profil social et idéologique très différencié, avec 45 % des électeurs se situant en dehors du clivage droite-gauche, le reste étant également distribué dans le spectre politique. Le centre de gravité du M5S se trouvait ainsi au centre, avec une forte capacité compétitive.

Mais ses forces constituent aussi ses faiblesses. L’absence idéologique a permis d’offrir un strapontin à la Ligue qui, avec 17,4 % des voix en 2018, n’aurait pas pu accéder au pouvoir. Les promesses au plus grand nombre engendrent aussi d’importantes déceptions. Et pendant que la Ligue profitait de sa présence au gouvernement pour avancer sur les décisions les plus porteuses pour son électorat, faisant souvent avaler des couleuvres au M5S, celui-ci devait faire face à la réalité et au manque de cohérence économique de son programme. Finalement, après un an d’exercice au pouvoir, sa quote est descendue à 17 % des voix lors des élections européennes de mai 2019. Presque deux fois moins nombreux, ses électeurs ont en partie rejoint les rangs de la Ligue ou ceux de l’abstention.

 

Frankenstein 2.0 ?

L’exercice de contorsionnisme auquel a donné lieu l’alliance avec la Ligue a sonné le glas de cette coalition, qui multipliait les blocages et les francs-tireurs lors du vote des propositions gouvernementales au Parlement.

Le vote de soutien fourni par le M5S à la nomination de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, en opposition au vote de la Ligue, a été un message clair que le mouvement, ou du moins ses cadres et ses élus, envoyaient à l’opposition italienne. Le M5S s’engageait dans un processus d’institutionnalisation, ouvrant ainsi le dialogue avec les partis traditionnels, et en particulier avec le Parti démocrate. La Ligue ayant parié sur l’impossibilité de cette alliance a appelé à des élections anticipées. Mais elle a sous-estimé la force de la démocratie parlementaire et sa capacité à reconstruire le consensus sans passer par les urnes. Ce sont les élus et les cadres du mouvement qui ont fortement pesé sur le vote plébiscitaire des adhérents du Mouvement 5 étoiles (M5S) sur la plateforme Rousseau, qui a approuvé à 79 % la formation du nouveau gouvernement avec le Parti démocrate.

Comment les deux ennemis de toujours pourront-ils gouverner ensemble ? La distance entre les programmes est plus modeste qu’avec la Ligue et qu’il y a quelques mois, car le M5S est devenu plus homogène en perdant son électorat de droite. Il existe une convergence sur les questions de fiscalité, travail, école, et un rapprochement est en cours sur les thèmes de l’immigration et de la sécurité. Sur les thématiques institutionnelles, il y a beaucoup plus de différences, mais la condition la plus indigeste pour le M5S de la reconnaissance de la démocratie représentative a déjà été imposée par le Parti démocrate comme préalable à l’alliance.

Le bras de fer entre démocratie directe et intermédiée n’est pas encore gagné. L’équilibre électoral des deux forces sera la condition de la stabilité du nouveau gouvernement. Son action devra refléter les intérêts des deux partis, car si le consensus est brisé, le retour à l’anti-système est encore possible.

 

Paola MONPERRUS-VERONI - Paola.monperrus-veroni@credit-agricole-sa.fr

 

 

* Giuliano da Empoli : « Il diavolo veste Bannon, Il Foglio, 1er octobre 2018.