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La mue laborieuse du système politique espagnol

Les Espagnols se dirigeront-ils vers les urnes pour la quatrième fois en quatre ans ? C’est la question qui est sur toutes les lèvres à une semaine du 23 septembre(1), date limite avant laquelle Pedro Sanchez doit trouver un accord sous peine de convoquer de nouvelles élections le 10 novembre. Pendant que la gauche se déchire sur fond de bataille d’ego et de communication, les familles politiques n’ont cessé de se renvoyer la responsabilité de ce probable rappel aux urnes dans un feuilleton estival ponctué de joutes verbales et de volte-face.

La mue laborieuse du système politique espagnol

 

Le feuilleton estival

Sorti gagnant des élections du 28 avril, le PSOE ne dispose pas avec ses 123 sièges de la majorité parlementaire et doit donc composer avec d’autres formations pour constituer un gouvernement. Pedro Sanchez a attendu mi-juillet, soit après la fin du grand marchandage régional(2), pour se présenter devant les Cortes pour un vote qu’il savait perdu d’avance. Les élections des parlements des communautés autonomes du 26 mai ont confirmé ce qui était déjà perceptible au lendemain des élections générales. Le débat qui se cristallise autour de la question catalane, entre, d’une part, les nationalistes (qui défendent une plus grande autonomie des régions, voire leur indépendance) et, d’autre part, les constitutionnalistes (qui prônent le strict respect de la Constitution), a été mis de côté tandis que la fracture gauche droite signe son grand retour. La stratégie d’Albert Ribera (Ciudadanos) de s’imposer comme principal parti d’opposition de droite n’a été remise en cause ni par les résultats en demi-teinte de Ciudadanos lors des élections régionales, ni par la défection de certains membres fondateurs du parti, éloignant ainsi toute possible coalition centriste. Le leader socialiste se voit alors contraint de composer avec la gauche radicale. Ce rapprochement, qui semblait naturel, peine à se muer en accord malgré les nombreux appels de la société civile. L’alliance de mai 2018 qui a permis de défaire le gouvernement de Mariano Rajoy apparaît plus comme une alliance de circonstance qu’une réelle convergence des idées.

Pedro Sanchez souhaite un gouvernement à la portugaise, dans lequel le PSOE gouvernerait seul avec l’appui de Podemos. Mais cette volonté affichée depuis juillet fait face aux velléités de la formation pourpre de gouverner. Or, le PSOE ne veut pas d'un « deuxième gouvernement au sein du gouvernement ». C’est la présence de Pablo Iglesias au conseil des ministres que les socialistes redoutent le plus. Ils craignent de ne pouvoir gérer la présence d’une figure politique clivante, dont certaines positions tranchent avec les leurs, notamment vis-à-vis de la question catalane.

Malgré la proposition faite par Pedro Sanchez quelques jours avant l’investiture d’intégrer certaines figures de Podemos au gouvernement, Pablo Iglesias refuse catégoriquement de jouer les seconds rôles en choisissant l’abstention lors du second vote du congrès. Renforcé par la consultation de ses bases (70% des personnes inscrites ont participé à la consultation), il considère qu‘avec plus de 40 députés, Podemos est en droit de faire partie d’un gouvernement de coalition avec une composition proportionnelle aux votes de chaque parti.

Après cette tentative avortée de mi-juillet, les négociations sont restées au point mort pendant la seconde partie de l’été. Le refus de Pedro Sanchez de rencontrer Pablo Iglesias et l’inimitié qui s’est installée entre les deux hommes a fini par créer un climat de défiance généralisée entre les deux formations.

 

Répétition générale

Bien que rien ne soit encore joué, les différents partis sont déjà en campagne. Pourtant, il se pourrait que cette nouvelle messe électorale débouche sur une situation semblable à celle d’avril. Les dernières enquêtes d’opinion promettent une victoire du PSOE (de 139 à 147 sièges) qui verrait son poids se renforcer dans les Cortes sans pour autant atteindre la majorité. Mais, c’est un pari risqué pour Pedro Sanchez. La lassitude des électeurs, qui se voient de nouveau convoqués aux urnes, pourrait être coûteuse pour le PSOE à un moment où l’image d’homme de compromis du chef du gouvernement est écornée. La majeure partie des sondages d’opinion indique que les électeurs préfèrent un accord entre les deux gauches à de nouvelles élections. D’autant plus que, le Parti socialiste, qui avait profité des retombées de sa politique sociale, devra se présenter devant les Espagnols avec un bilan beaucoup moins positif.

Enfin, Pedro Sanchez a fait face à une droite désunie en pleine guerre de leadership pendant les élections d’avril 2019, or il est probable qu’elle ne fasse pas la même erreur. Les pactes régionaux ont montré qu’il était possible de généraliser l’union des trois droites, voire de mener une liste commune. C’est en tout cas ce vers quoi tend Pablo Casado, leader du Parti populaire, qui souhaiterait rassembler les conservateurs sous une même bannière : España Suma. Cette alliance totaliserait près de 150 sièges. Un autre scénario reste cependant possible, c’est du moins ce qu’espère le milieu des affaires. La débâcle annoncée d’Albert Rivera pourrait contraindre les centristes à revoir leur stratégie et à se rapprocher des socialistes. Le perdant serait sans aucun doute Podemos qui en sortirait très affaibli. 

 

Une paralysie qui a un coût  

La répétition électorale de 2016(3) n’a permis à Mariano Rajoy de former un gouvernement qu’au prix d’une abstention des socialistes. Il n’est pas sûr que Pablo Casado ait la même démarche vis-à-vis de Pedro Sanchez. Sans accord surprise avant le 23 septembre et sans majorité claire lors de la prochaine mandature, l’Espagne se dirige vers une nouvelle inconnue.

Les atermoiements de la politique espagnole, qui pour le moment, restent loin des préoccupations des marchés, masquent un modèle politique à bout de souffle qui peine à organiser sa mue. L’apprentissage de la culture du compromis se heurte aux stratégies des deux grands partis qui continuent de faire abstraction de l’hétérogénéité de l’échiquier politique en privilégiant les liens de vassalité vis-à-vis des nouvelles formations. Cette paralysie a un coût. À moyen terme, elle circonscrit la capacité d’action de l’État, et retarde la mise en place de politiques structurelles permettant de faire face à un contexte économique qui se dégrade. Les conséquences du blocage politique sont partiellement amorties par la structure fédérale de l’État espagnol, où les gouvernements régionaux continuent à être opérants, mais les communautés autonomes pourraient être contraintes à leur tour. En l’absence de validation de budget préliminaire pour 2019, elles devraient éprouver des difficultés de financements et font savoir leur mécontentement. Elles demandent le déblocage d’une avance de 5 milliards d’euros au titre du trop-perçu d’impôt par le Trésor public. Mais un gouvernement de gestion des affaires courantes n’est pas en mesure de débloquer ces fonds. L’entrave au financement des communautés autonomes n’est pas la seule conséquence de la paralysie législative à court terme. Le retard pris dans la transposition des directives européennes met l’Espagne en porte-à-faux vis-à-vis de la Commission européenne, ce qui pourrait donner lieu à des sanctions financières. L’agenda législatif ne permettra pas non plus le vote d’un nouveau budget avant le début du semestre européen et il est fort probable que le budget 2018 voté sous Mariano Rajoy continue de courir en 2020. Pendant ce temps, les socialistes continuent de gouverner sans gouverner.

Face à une rentrée qui s’annonce compliquée, marquée par l’éventualité d’un Brexit dur et la célébration le 1er octobre du référendum en Catalogne de 2017, les marges de manœuvre du gouvernement socialiste restent extrêmement limitées sans aucune validation législative. 

  

(1) Pedro Sánchez a eu un délai de deux mois après le premier débat d’investiture pour parvenir à un accord. Ce délai expire le lundi 23 septembre.

(2) Période pendant laquelle se sont formées les coalitions faisant suite aux élections des parlements des communautés autonomes du 26 mai.   

(3) Le même cas de figure s’était présenté en 2015 lorsque Mariano Rajoy, n’ayant pu construire une majorité à la suite des élections de décembre, a été contraint de convoquer de nouvelles élections en 2016.

 

Sofia Tozy - sofia.tozy@credit-agricole-sa.fr

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