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La vie à taux négatif : combien de temps les banques peuvent encore tenir ?

Depuis 2014, les banques européennes font face à des taux négatifs. Elles ont réussi à stabiliser leurs revenus contre toute attente. Mais les marges de manœuvre sont de plus en plus limitées, alors que l’environnement opérationnel montre des signes de dégradation. 

 

Plus de 1 800 milliards d’euros de liquidité excédentaire sont déposés à la BCE et rémunérés au taux négatif de -0,40 %. Cela génère un coût pour les banques d’environ 7 milliards d’euros par an et, surtout, crée un effet d’entraînement sur l’ensemble des taux monétaires. Cet excédent de liquidité est la conséquence de la politique monétaire expansionniste : le gonflement des actifs de la BCE, via ses achats de titres et ses programmes ciblés de prêts à long terme (TLTRO « targeted longer-term refinancing operations »), injecte de la liquidité dans le système bancaire, qui finit par revenir à son passif sous forme de dépôts.

 

Depuis la mise en place d’un taux négatif en 2014, conjuguée à l’accroissement de la liquidité excédentaire, les revenus des banques européennes sont restés étonnamment stables.

 

Le produit net bancaire consolidé a progressé de 1 % entre 2013 et 2018 en moyenne pour les principaux groupes bancaires. La part des revenus nets d’intérêts est passée de 52 % à 50 % sur la période, et de 55 % à 48 % pour les banques françaises. Si l’on décompose le PNB par grands métiers, on constate que celui de la banque de détail domestique a décliné de 6,2 % sur les cinq dernières années en Europe. Les métiers de l’épargne (assurances, gestion d’actif et de fortune) ont permis de contrebalancer cet impact (+11,5 %), suivis par les services financiers spécialisés (+9,2 %). Le PNB de la banque de financement et d’investissement a décliné de 3,8 % au total, chiffre qui masque une grande volatilité au cours de la période.

 

Au sein de la banque de détail, plusieurs stratégies ont été mises en place pour limiter le déclin des PNB.

 

Côté crédit, un arbitrage a été réalisé entre marges et volumes. Les pays ayant un fort degré de compétition pour capter la demande ont fait le choix du volume au détriment des marges. Ainsi, parmi les grands pays de la zone euro, la France est celui où la croissance du crédit a été la plus élevée ces dernières années (+5,4 % sur un an pour les ménages, +6,2 % sur les entreprises – données de janvier 2019) ; mais c’est aussi le pays où les marges sur la production ont le plus décliné. L’Allemagne a également suivi ce chemin, quoique plus tardivement. Au contraire, dans les pays du Sud, le crédit atone et le coût du risque élevé ont comparativement limité le potentiel de baisse des taux de marges.

 

Côté passif, la déformation du mix de financement a également permis d’amortir l’impact des taux négatifs.

-          Dans un premier temps, la réallocation d’une partie des dépôts à terme vers les dépôts à vue a permis de réduire le coût de la collecte – tandis que l’autre partie a été réallouée vers les placements hors-bilan, générant des commissions pour les agences. Notons que cette réallocation a été moins marquée en France, du fait de l’attrait de l’épargne réglementée. À 38%, la part des dépôts à vue dans les dépôts totaux y est très en-dessous de la moyenne européenne.

 

-          Dans la grande majorité des cas, les taux négatifs n’ont pas été imputés aux dépôts à vue, sauf en Allemagne, aux Pays-Bas ainsi qu’en Lettonie sur les dépôts des entreprises. En revanche, les taux négatifs n’ont pas été appliqués aux particuliers, en dehors de cas anecdotiques généralement observés en banque privée.

 

-          Les taux négatifs ont favorisé la diversification vers des ressources de marchés, ainsi que vers les lignes BCE. Les TLTRO-2 ont été conçues de manière à neutraliser l’effet des taux négatifs, car rémunérées au taux de la facilité de dépôt en cas de respect des cibles d’octroi de prêt.

 

 

Combien de temps les banques peuvent-elles encore vivre à taux négatif ? La période à venir pourrait être encore plus défavorable qu’elle ne l’a été.

 

La liquidité excédentaire est là pour durer : si la BCE a bien cessé ses achats nets d’actifs en décembre dernier, elle va continuer de renouveler son stock de titres pendant au moins deux ans. En outre, la banque centrale a exclu toute remontée des taux jusqu’à la fin 2019 au moins. Ce délai pourrait être prolongé si les signes de faiblesse se multiplient sur le front de la croissance et de l’inflation. En septembre, les TLTRO-3 remplaceront les TLTRO-2, à des conditions encore inconnues. Nul ne sait si la possibilité sera donnée aux banques d’emprunter au taux de la facilité de dépôt, en cas d’atteinte des objectifs de prêts, comme dans le cas des TLTRO-2.

 

Depuis la fin de l’année dernière, l’environnement opérationnel montre des signes de dégradation. Les taux bas avaient permis un écrasement du coût du risque de crédit à des niveaux historiquement bas. Mais ce dernier est remonté significativement au dernière trimestre 2018. Même s’il est trop tôt pour y voir le début d’un retournement, cela signifie sans doute que le point bas a été atteint.

 

On constate également une chute des prêts aux entreprises de la périphérie (-0,5 % sur un an sur les encours en Italie, -2,4 % en Espagne – chiffres de janvier 2019), ainsi qu’un tassement généralisé de la croissance des prêts aux ménages en zone euro (+3,2 % par rapport à janvier 2018). La France et l’Allemagne ne sont pas concernées à ce stade, mais les enquêtes évoquent un durcissement à venir des conditions de crédit et un ralentissement de la demande attendu sur le 1er trimestre 2019.

 

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter notre publication « Europe – Secteur bancaire : Panorama du secteur bancaire européen – 1er trimestre 2019 »

 

Anna Sienkiewicz

anna.sienkiewicz@credit-agricole-sa.fr

 

 

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