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Monde – Scénario macro-économique 2019-2020

 « Inventer une nouvelle sagesse pour une nouvelle époque »

J.M. Keynes (1925)

Observatoire

Après avoir estimé (avec un angélisme coupable) que la raison devait prévaloir et considéré que les États-Unis et la Chine pouvaient s’engager sur la voie d’un compromis prélude à une résolution « heureuse » leurs différends, force est de constater qu’un mouvement plus profond, durable et surtout plus conflictuel est en train de s’imposer. Et la guerre commerciale de continuer de menacer, malgré la trêve conclue lors de la rencontre entre les présidents Trump et Xi lors du G20 à Osaka.
La guerre commerciale n’est qu’une composante, très visible certes, des tensions multiformes sino-américaines. Ce conflit, affrontement entre une puissance sentant son hégémonie menacée et une puissance concurrente et conquérante, a vocation à s’installer dans la durée. Il est susceptible de s’étirer dans le temps tant que les bénéfices liés au maintien des attributs de « super puissance » excèdent les coûts à court terme issus de la destruction de la puissance rivale. Si certaines des revendications américaines (meilleur accès au marché chinois, protection de la propriété intellectuelle) sont encore audibles par les Chinois, les exigences en termes de subventions accordées aux entreprises publiques touchent le cœur du modèle de développement et ne sont pas recevables. Des phases de répit factices sont évidemment envisageables, mais ne présageront en rien d’une accalmie durable dans les relations sino-américaines.

 

Les tensions commerciales et, au-delà, géopolitiques ont donc vocation à durer et obèrent la croissance.

Aux États-Unis, outre l’essoufflement naturel du rythme de croissance, les incertitudes et la contraction des marges des entreprises conduiront à une contraction de l’investissement productif en 2020. Nous inscrivons dans notre scénario central une légère récession en 2020. L’assouplissement monétaire préventif de la Federal Reserve que nous supposons (assouplissement d’autant plus justifié que l’inflation ne menace pas) permettrait cependant à la croissance, ainsi qu’aux marchés actions, de ne pas sombrer. Le cycle américain, dont la longévité aura impressionné, s’achèverait ainsi sur une croissance inférieure au potentiel en glissement annuel fin 2019 (1,5%, contre 2,2% en 2018). La croissance (en moyenne annuelle) s’établirait à 2,5% et près de 1% en 2019 et 2020, respectivement.

 

En zone euro, la fin de cycle se révèle « anormale ». Les chiffres récents, plutôt favorables, ont pu suggérer que la croissance s’était exagérément repliée à la suite de facteurs temporaires. Une fois cette correction digérée, la croissance aurait dès lors été susceptible de se reprendre tout en progressant à un rythme assagi. Mais le décalage entre ces « données dures » témoignant encore de la solidité de la demande interne et les signaux moins encourageants livrés par les enquêtes invite à la prudence. Les enquêtes semblent saisir une inquiétude plus forte que la simple prudence qui entoure habituellement le ralentissement cyclique. L’incertitude, matérialisation du risque lié aux développements internationaux, vient donc peser sur les prévisions, notamment sur la prévision d’investissement bien que la dégradation des perspectives de profit soit encore limitée. La demande interne ne devrait cependant pas souffrir d’un ajustement brutal et l’action préventive de la BCE, en levant durablement la contrainte financière, devrait permettre à la croissance d’être proche de son potentiel (1,2% en moyenne annuelle en 2019 et en 2020).

 

En Chine, le conflit commercial (étendu et durable) avec les États-Unis aura des impacts négatifs directs (flux commerciaux) et indirects (consommation et investissement) qui, cumulés, pourraient soustraire près de 1 et 1,8 point de pourcentage à la croissance du PIB en 2019 et 2020 (respectivement). Les conséquences du ralentissement sont déjà visibles sur le marché du travail, dont la résilience est un composant déterminant de la stabilité sociale. Les autorités chinoises s’apprêtent donc à adopter une réponse à la hauteur de l’enjeu, afin de compenser la perte de demande agrégée. Elles agiront sur tous les fronts (politique monétaire assouplie, tolérance à la dépréciation, relance du crédit bancaire, projets d’infrastructures) dopant la croissance, afin qu’elle ne s’écarte pas trop de l’objectif de 6%, plancher compatible avec une tenue satisfaisante du marché du travail.

 

Grâce à la politique monétaire d’assouplissement préventif qu’entreprendront les grandes Banques centrales, politique pleinement justifiée par la dégradation des perspectives économiques sans inflation et la multiplication des sources d’inquiétude et de turbulences financières, notre scénario peut dessiner un ralentissement substantiel, mais pas un effondrement de la croissance.

 

Au-delà des messages signalant l’accommodation à venir de la Federal Reserve et de la BCE, ces dernières réfléchissent sur leur stratégie monétaire à moyen terme et semblent en passe d’« inventer une nouvelle sagesse pour une nouvelle époque » (J.M. Keynes, 1925). Banques centrales accommodantes, réfléchissant à leur mandat, aux outils appropriés pour le remplir, aversion au risque, ralentissement économique sans inflation : un contexte dans lequel les taux d’intérêt longs seront bas, très durablement bas.

 

Catherine LEBOUGRE
catherine.lebougre@credit-agricole-sa.fr

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