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Travailler au Moyen-Orient, ou comprendre ce que veut dire « zone sismique » en géopolitique…

Travailler au Moyen-Orient, ou comprendre ce que veut dire « zone sismique » en géopolitique…

Il ne faut pas se tromper de méthode d’analyse quand on travaille au Moyen-Orient : quels que soient les événements en cours, gardons un œil sur les lignes de force plus profondes qui agitent, et agiteront longtemps cette région. Ainsi, à l’heure où les guerres civiles en Irak et en Syrie semblent toucher à leur fin, le Moyen-Orient reste agité par de nombreux conflits et tensions dont on a du mal à identifier l’issue. En fait, l’instabilité politique et géopolitique est bel et bien devenue structurelle et donc profondément enracinée. Cela s’explique notamment parce que les sources de cette instabilité ont changé de nature depuis les Printemps arabes : elles sont désormais multiples, à la fois interne et externe.

 

D’un point de vue géopolitique, la perte d’influence des États-Unis dans la région est désormais visible et cela impacte la stabilité de la zone. Ainsi, après l’échec de la deuxième guerre du Golfe (2003), qui n’a pas permis de redessiner de façon plus démocratique le paysage politique régional, les administrations Obama et Trump sont restées (chacune dans son genre…) dans un flou stratégique à l’égard de la région. Mais en même temps, les contingents militaires américains sur place sont néanmoins restés importants, à la fois pour sécuriser les routes du pétrole, mais aussi pour contenir les volontés de puissance des acteurs régionaux, Iran et Arabie saoudite notamment. Très concrètement, les États-Unis sont donc dans une forme de dépendance vis-à-vis des gouvernements locaux, ne serait-ce que pour gérer l’accès à ses contingents.

Plus profondément d’ailleurs, Washington semble de plus en plus prisonnier de ses alliances régionales, qui enferment parfois les Américains dans des politiques difficiles à gérer. Israël en est l’exemple emblématique. Et évidemment, le « facteur Trump » ne simplifie pas les choses…

 

Par ailleurs, le déclin géopolitique de certains États, comme l’Égypte ou la Syrie, ou la fragmentation politique d’autres, comme le Liban, ont aussi laissé se déployer les puissances russes et iraniennes, qui souhaitent redessiner à leur avantage la carte du Moyen-Orient. Moscou et Téhéran profitent également de la défiance de plus en plus grande d’une Europe confrontée à la fois aux échecs de ses politiques de rapprochement passées (processus de Barcelone, Euromed), mais aussi à l’émergence de l’islam radical sur son propre territoire, ce qui provoque une forme de retrait diplomatique des Européens dans la zone.

Il faut aussi constater que, de la Turquie aux Émirats, en passant par l’Arabie et l’Iran, presque tous les pays de la région sont intervenus dans les conflit régionaux, dans la péninsule arabique, mais aussi en Libye et au Yémen. Ces interventions visent à assoir leur influence politique ou idéologique, en soutien, soit à un étatisme fort, soit à un islam politique transnational. 

 

En clair, les risques géopolitiques sont donc devenus plus complexes car la zone est désormais multipolaire, travaillée par la volonté de puissance de plusieurs États régionaux. Ces risques sont exacerbés par l’affaiblissement du multilatéralisme et des forces stabilisatrices qui opéraient précédemment.

 

Les évolutions politiques de la région se sont également complexifiées et singulièrement crispées après les soulèvements populaires de 2011. Ainsi, la plupart des puissances régionales ont répondu aux revendications populaires, à l’exception notoire de la Tunisie, par plus de centralisme, plus de répression et au total, un regain de frustration parmi des populations demandeuses de plus de liberté politique. Ces sentiments ont encore affaibli la légitimité de certains dirigeants, et les soulèvements populaires récents en Algérie illustrent, s’il en était besoin, l’exaspération des peuples envers des pouvoirs politiques autoritaires, épuisés et très souvent archaïques.

Par ailleurs, de nouvelles forces transnationales se sont renforcées, ce qui fragilise les États. C’est le cas de l’islam radical sunnite dont la fin de l’État islamique n’indique évidemment pas la disparition, mais aussi des milices chiites qui essaiment désormais le Proche-Orient. Deux évolutions qui vont nourrir durablement la guerre froide Arabie-Iran, deux puissances en lutte pour le leadership régional.

 

Les trajectoires politiques ou économiques de ces pays vont également être marquées, au cours des prochaines années, par des défis sociaux et démographiques lourds. Effectivement, la croissance démographique dans la région reste très vigoureuse et pose déjà des défis significatifs aux pouvoirs publics comme la création de millions d’emplois pour les jeunes au chômage. Cela pourrait produire des effets de rupture sur les équilibres macroéconomiques ainsi que sur le niveau des inégalités.

Or, le contrat social prééminent dans les pays de la zone est fondé sur une forme d’aisance matérielle dispensée par l’État, en échange d’un abandon de toute responsabilité politique. C’est donc ce contrat qui peut entrer en crise profonde, à la fois à cause des pressions démographiques, mais aussi d’une moindre rente externe, ou d’un ralentissement de la croissance. Il faut bien comprendre en effet que les équilibres politiques locaux sont eux aussi dépendants des évolutions du prix du pétrole et de la façon dont les excédents externes sont recyclés.

 

Enfin, beaucoup de gouvernements semblent conscients de ces enjeux mais peu de changements ont pourtant été opérés depuis huit ans : c’est un risque en soi. Quelle est la capacité des équipes en place à faire le bon diagnostic de risque et à piloter les évolutions nécessaires ? Pour l’instant, elle paraît faible, et l’est d’autant plus que se renforce le pouvoir des « hommes forts ». Cet immobilisme a, hélas, renforcé les frustrations des populations. À ce stade, les réformes économiques et sociales douloureuses, mais nécessaires, pourraient provoquer une plus forte contestation sociale, si une meilleure inclusion politique des populations n’est pas opérée en parallèle.

Quant à la mauvaise gouvernance, elle nourrit aussi un risque politique et la colère potentielle des populations. L’améliorer est donc un défi majeur et urgent. De fait, depuis deux à trois années, la gouvernance s’est détériorée dans la région : l’État de droit y est mal assuré ; certains pays restent gangrenés par la corruption ; et le secteur informel ne diminue pas (il a même progressé dans de nombreux pays depuis 2011).

 

Pour toutes ces raisons, à la fois interne et externe, l’instabilité politique et géopolitique semble structurellement incrustée dans la région Moyen-Orient–Afrique du Nord. Avec un risque non négligeable de nouvelles secousses politiques et sociales au cours des prochaines années. 

 

 

Olivier LE CABELLEC - Olivier.LECABELLEC@credit-agricole-sa.fr 

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