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Un compromis de façade sur le point de rompre !

Décidément, le dernier mandat de la chancelière Merkel est loin de se dérouler dans le calme et la sérénité. Après une tentative de coalition avortée avec les Libéraux et les Verts et des négociations interminables pour décrocher un accord de coalition peu ambitieux avec les Sociaux-démocrates, l’Union chrétienne-démocrate (CDU) avait dû batailler dans son propre camp, avec ses alliés bavarois de la CSU, pour finalement leur concéder un encadrement plus strict des flux migratoires. De leur côté, les Sociaux-démocrates (SPD) avaient obtenu l’introduction d’un salaire minimum et la garantie d’un maintien de l’âge de départ à la retraite sans hausse des cotisations ou baisse du taux de remplacement, tout en se réservant le droit de réévaluer à mi-mandat l’utilité de leur contribution au gouvernement. Pour tenter d’effacer ce triste constat d’une classe politique en pleine déconfiture, les trois grands partis de la coalition ont procédé chacun au renouvellement de leur dirigeant. La chancelière a annoncé l’abandon de son poste de présidente de la CDU qui fut transmis à sa dauphine Annegret Kramp-Karrenbauer, tandis que de son côté la CSU rajeunissait également la présidence du parti en choisissant Markus Söder. Les Sociaux-démocrates n’ont pas échappé à cette opération de marketing politique et ont nommé Andréa Nahles comme cheffe du parti. Une nouvelle ère politique semblait s’ouvrir outre-Rhin… jusqu’à ces élections européennes. La déroute du SPD a conduit sa présidente à démissionner de son mandat, treize mois après son accession à la tête du parti.

Les années de coalition entre les Conservateurs et les Sociaux-démocrates n’ont apporté que des désillusions à leurs électeurs. Le recentrage politique résultant de ces multiples cohabitations a d’abord déçu l’électorat social-démocrate, puis les Conservateurs, qui réclament eux-aussi un tournant plus proche de leur propre ligne politique. Les sondages ne s’y sont pas trompés, à droite comme à gauche, les intentions de votes dégringolent à une vitesse vertigineuse. Il est loin le temps où la CDU comptait pour 40% des suffrages et le SPD engrangeait 25% des voix, la situation est tout autre aujourd’hui. Le Parti conservateur n’a été crédité que de 28,9% des voix aux élections européennes et les Sociaux-démocrates sont tombés à 15,8%. Il s’agit là d’une défaite cuisante pour les deux partis. Le désaveu politique est de surcroît attisé par la déroute infligée au SPD aux législatives régionales de Brême qui le rétrograde au rang de troisième force politique du pays derrière les Verts.

Faute d’amener un renouveau dans le débat d’idées et d’avoir réussi à porter une ligne plus ancrée dans les valeurs traditionnelles du parti, la présidente du SPD a fini par perdre le soutien de sa propre famille politique. La présidence du parti est dorénavant assurée par un trio composé de Manuela Schwesig, Malu Dreyer et Thorsten Schäfel-Gümbel. Tous ont accepté l’intérim en écartant l’hypothèse d’une course à la présidence qui devrait théoriquement avoir lieu en décembre prochain, lors du congrès annuel du parti.

Ce nouvel épisode politique alimente la crainte d’une rupture de la coalition au pouvoir, ouvrant sur une période d’instabilité politique dont l’Allemagne et l’Europe se passeraient bien. Pour le SPD, l’enjeu est de stopper l’hémorragie électorale, de construire un nouveau programme plus social et écologique susceptible de lui conférer le rôle d’une opposition crédible. Pour la CDU, elle aussi en perte de vitesse auprès de son électorat, une dissolution de la coalition signifierait qu’elle devrait essayer de former une nouvelle cohabitation avec les Libéraux et les Verts (coalition Jamaïque), seule coalition permettant d’obtenir la majorité au Bundestag. La formation d’un gouvernement minoritaire est également possible mais peu probable étant donné la position exprimée par la chancelière sur le sujet à de multiples reprises. La mise en place d’une coalition Jamaïque pourrait également représenter un coût politique élevé pour les Conservateurs de la CDU. L’émergence des Verts comme deuxième parti du pays pourrait les pousser à opter pour de nouvelles élections d’où ils ressortiraient plus puissants que les Libéraux, leur permettant d’occuper une place privilégiée dans la future coalition. Dans cette optique, la CDU serait de surcroît affaiblie et c’est précisément ce que souhaite éviter la chancelière. Le choix est donc cornélien pour chacun des partenaires. D’un côté, la CDU peut s’obstiner dans une collaboration à bout de souffle au prix de concessions importantes qui lui vaudraient à coup sûr les critiques du parti et une nouvelle chute dans les sondages et, de l’autre, elle pourrait prendre le risque d’une nouvelle coalition constituée à la suite d’élections anticipées, mais celles-ci aboutiraient vraisemblablement à un recul de sa base politique. Entre deux maux, il faut choisir le moindre !

 

Philippe Vilas-Boas

philippe.vilas-boas@credit-agricole-sa.fr

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