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Union européenne-Chine : entre concurrence et rivalité stratégique

Depuis que la Chine a rejoint l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, les attentes qu’avait l’Occident de voir l’économie chinoise se transformer progressivement en une économie de marché ont été déçues. L’accord implicite qui tablait sur un rôle prépondérant des acteurs privés ne s’est pas matérialisé ; cela demande aujourd’hui une réécriture plus explicite des règles du jeu.

Union européenne-Chine : entre concurrence et rivalité stratégique

Les États-Unis sont sortis de cette attente naïve avant les autres. À la fois les milieux économiques et les milieux politiques ont nommé leur ennemi. La Chine est un rival stratégique. Dans la vision américaine, cela implique un changement de régime par la Chine, sans quoi le multilatéralisme ne peut plus fonctionner. La menace d’une sortie des États-Unis de l’OMC est un risque bien réel. Par ailleurs, la confrontation est engagée par les États-Unis au-delà de la simple frontière économique. Il s’agit d’une compétition pour le leadership mondial, qui requiert une stratégie offensive. À ce propos, le projet de Belt and Road Initiative (BRI) est vu par les États-Unis comme une stratégie de pénétration politique et d’isolement et ceux-ci s’y sont opposés très précocement.

 

Les pays européens ont réagi beaucoup plus tardivement. D’abord, la confrontation pour le leadership mondial ne les concerne pas : c’est une compétition perdue et même jamais véritablement engagée. Ensuite, ils ont jusqu’à très récemment considéré la Chine comme une opportunité plus que comme un risque. Elle est vue soit comme un marché où accumuler ses excédents de balance commerciale (malheureusement le pari n’est réussi que pour peu de pays), soit comme un investisseur généreux, dans un contexte où les excès d’épargne du continent ne se recyclent pas en son sein. Pour d’autres encore, la Chine représente un modèle de capitalisme autocratique alternatif à celui de la démocratie libérale prôné par l’Union européenne (UE), qui ne fascine plus certains de ses membres. Mais, même en Europe, l’aura positive du développement chinois s’est transformée en scepticisme et l’UE se prépare à faire face au déséquilibre entre les opportunités et les défis.

Cependant, l’approche n’est pas la même que celle des États-Unis. En Europe, on n’a pas nommé l’ennemi. C’est pour l’instant à un concurrent (et non pas à un rival) stratégique que l’on s’adresse. On ne souhaite pas aller jusqu’à imposer un changement fondamental du régime chinois, mais à en modifier certains comportements. On n’est pas prêt à signer l’arrêt de l’OMC si la Chine ne devient pas une économie de marché, mais on permet l’existence de cette organisation avec des systèmes différents en clarifiant les règles du jeu.

 

La difficulté pour l’UE est double. D’abord, sa stratégie de défense du multilatéralisme est vitale pour ses intérêts et sa propre existence. Le défi est celui de dessiner le bon dosage de son soutien aux États-Unis dans leur confrontation avec la Chine : il doit être suffisant pour obtenir du changement sans prendre le risque de détruire le système. Ensuite, le modèle de croissance chinois « Made in China 2025 » est fondé sur l’achat d’actifs et de technologies. Avec les barrières croissantes érigées par les États-Unis pour protéger ses actifs, la cible est désormais l’Europe.

 

La stratégie de l’UE a démarré avec beaucoup d’ambitions : promouvoir réciprocité et libre concurrence et pousser la Chine à un processus de réformes, notamment du comportement des entreprises publiques, afin d’aboutir à un traité de libre-échange. Dès novembre 2013, les négociations se sont ouvertes sur un accord bilatéral d’investissement qui remplacerait les multiples accords bilatéraux nationaux, puisque, depuis le traité de Lisbonne, la responsabilité de ces accords revient à l’UE. Mais, la lenteur des négociations et l’incapacité à obtenir de la Chine une modification de son comportement ont obligé l’UE à passer à la vitesse supérieure et à se tourner vers une approche plus agressive. Le 5 mars dernier, les 28 ont voté pour se doter d’un outil de suivi des investissements directs entrant dans l’UE et pour détecter le contrôle des investisseurs par des pays tiers (à noter l’abstention de l’Italie et du Royaume-Uni). Cette initiative ne résoudra pas tous les problèmes, notamment ceux liés à la concurrence déloyale sur le marché chinois et sur les marchés tiers, mais elle a au moins le mérite de renforcer la position européenne dans sa négociation avec la Chine.

La Commission européenne a aussi proposé dix mesures concernant les conditions et les garanties que les pays de l’UE doivent obtenir de la Chine en termes de respect des droits fondamentaux et de la règle de droit, de réciprocité dans le commerce et l’investissement, d’ouverture du marché chinois, d’accès aux marchés publics, de réduction des subventions aux entreprises, de conditions équitables de concurrence et de vigilance sur les réseaux de télécommunication de dernière génération. Elles ont été (peu) discutées lors du dernier Conseil européen et devraient être présentées pour un vote en juin.

 

Le véritable défi pour l’UE sera de dégager une stratégie commune. Plus l’UE augmentera la pression sur la Chine, plus la Chine adoptera une stratégie d’évitement visant des relations bilatérales avec ses membres dans les domaines où cela est possible. Mais l’UE n’est pas complétement désarmée face à cela. Elle a la capacité d’imposer les règles sur son marché unique par sa politique de la concurrence (qu’il ne faut donc pas affaiblir) et par ses normes sociales et environnementales. Et elle ne doit pas oublier de rappeler à la Chine ce qu’il en coûte d’avoir un deuxième rival stratégique.

 

 

Paola Monperrus-Veroni - paola.monperrus-veroni@credit-agricole-sa.fr

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