Chine - États-Unis : la « stabilité stratégique » à l’épreuve des ambitions chinoises
Le début du XXIe siècle est marqué par la rivalité croissante entre une puissance dominante, les États-Unis, et un nouveau rival, la Chine. Depuis 2016, elle s’incarne dans un nombre croissant de domaines : commercial, technologique, monétaire, militaire et énergétique. Chaque camp construit ou protège ses avantages comparatifs et ses positions dominantes afin de conserver ses attributs de puissance et de freiner son rival.
Alors que la Chine avait sous-estimé la durée, l’intensité et l’imprévisibilité de la politique commerciale américaine lors du premier mandat de Donald Trump, elle a montré qu’elle s’était mieux préparée à son retour. L’année 2025 a ainsi été marquée par une position chinoise plus offensive, notamment après le Liberation Day d’avril, lorsque Pékin a menacé d’imposer des contrôles drastiques sur les exportations de terres rares et leur utilisation dans les chaînes de valeur mondiales.
Après la trêve d’un an annoncée à Busan en octobre 2025, la visite de Xi Jinping à Washington, du 23 au 25 septembre derniers, a permis de faire le point sur les dissensions persistantes et les avancées possibles. Pour les deux présidents, l’heure est à la « stabilité stratégique », dont ils ont besoin en interne, comme en externe. Donald Trump va devoir faire face à un Congrès démocrate après sa défaite aux mid-terms et à une économie marquée par l’inflation, tandis que Xi Jinping prépare le Congrès du Parti communiste de 2027, au cours duquel il sollicitera un nouveau mandat, dans un contexte de croissance plus difficile. À l’extérieur, les États-Unis sont déjà engagés dans le Golfe et en Ukraine et ne peuvent se permettre une nouvelle escalade en Asie.
La stabilité stratégique ne repose donc pas sur un désaccord résolu, mais sur la reconnaissance mutuelle que ni Washington ni Pékin ne peuvent, à court terme, imposer leur modèle à l’autre. La Chine y voit un répit pour consolider son autonomie industrielle, financière et technologique ; les États-Unis, un moyen de contenir l’escalade tout en préservant leurs leviers de pression.
La trêve commerciale ne règle pas les antagonismes profonds
Sur le plan commercial, une impression de stabilisation...
Après la grande incertitude provoquée par le Liberation Day, les droits de douane réciproques se sont stabilisés autour de 30%, mais à un niveau supérieur à celui d’avant le retour de Donald Trump.
La rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Washington a prolongé la trêve de trois mois et a posé les jalons d’un « Conseil du commerce et de l’investissement », chargé de négocier les droits applicables aux produits non stratégiques. Les deux pays se sont engagés à créer un régime douanier couvrant 60 milliards de dollars d’exportations non sensibles, soit 30 milliards par pays, dans des secteurs agricoles et manufacturés divers. La Chine aurait également accepté d’accroître ses achats de charbon américain à 10 millions de tonnes par an.
En ce qui concerne les produits stratégiques, du soja aux semi-conducteurs, aucune avancée n’est toutefois à noter. Les échanges bilatéraux suivent d’ailleurs une dynamique en trompe-l’œil depuis plus d’un an : alors que les importations américaines continuent d’augmenter, la part de la Chine dans celles-ci a fortement reculé, de plus de 20% en 2020 à 8,1% en août 2026. Cette évolution ne date toutefois pas des dernières mesures tarifaires, elle a commencé dès 2018.
En huit ans, la Chine s’est organisée pour anticiper les bouleversements du commerce mondial et se protéger de nouvelles escalades ou sanctions américaines. Elle a internationalisé ses processus de production en délocalisant les étapes finales, notamment l’assemblage, vers des pays tiers bénéficiant de tarifs plus favorables ou d’accords de libre-échange avec les États-Unis. La baisse des importations américaines en provenance de Chine est ainsi indissociable de la montée de ces « pays plateforme », comme le Vietnam et le Mexique.
Le pari chinois est, pour l’instant, pertinent. Les autorités savent que les États-Unis peinent à mettre en place des règles d’origine capables de mesurer la valeur ajoutée chinoise incorporée dans les produits transitant par des pays tiers, et qu’il n’existe pas d’alternative capable de fournir, à des conditions tarifaires comparables à celles de la Chine, les biens de consommation dont dépendent les ménages américains.
… qui ne règle pas les antagonismes profonds
Mais cette stabilisation ne règle pas les antagonismes profonds. Du côté américain, l’équilibre répond à une inflation accélérée et à un échec partiel de la politique tarifaire, largement retoquée par la justice. Du côté chinois, le maintien de la dynamique exportatrice reste une nécessité.
La dernière réunion du G20 Finances à Asheville a montré la fragilité de ce compromis. La Chine s’y est retrouvée isolée lors de la négociation du communiqué, qui appelait à lutter contre les politiques « non marchandes » et désignait les excédents persistants et la faiblesse de la demande intérieure comme des déséquilibres à corriger. En refusant de le signer, le pays s’est trouvé seul face aux dix-neuf autres membres du G20 : un signal que son modèle devient de moins en moins absorbable par le reste du monde.
Face aux accusations de surcapacités industrielles, relayées aussi bien par les pays avancés que par les pays émergents, la Chine a durci sa ligne de défense. Ses autorités et les think tanks liés au régime présentent ces surcapacités comme le fruit d’avantages comparatifs bâtis dans de nombreux secteurs, comparables à ceux de la France dans le luxe ou des États-Unis dans l’aéronautique, et d’un manque de compétitivité du reste du monde. Cette rhétorique omet toutefois les moyens mis au service de cette ambition et les déséquilibres qu’elle engendre. L’OCDE estime que le soutien public explique 60% de la hausse de la part de marché chinoise depuis 2005, tandis que le FMI évalue les dépenses de politique industrielle à 4% du PIB par an.
Les règles du GATT[1] puis de l’OMC reposaient sur la théorie ricardienne des avantages comparatifs : ceux-ci devaient se déplacer et les pays abandonner certains secteurs à mesure qu’ils montaient en gamme. La Chine n’a pas suivi ce schéma. Seules certaines activités textiles se sont délocalisées vers l’Asie du Sud, notamment en Inde, au Pakistan et au Bangladesh. La recomposition apparente des chaînes de valeur, visible dans les statistiques du commerce, est donc largement un trompe-l’œil. À l’exception de cas médiatisés comme Apple – qui a, de surcroît, gardé une grande partie de sa production en Chine – peu d’entreprises ont réellement quitté le pays. Elles ont surtout délocalisé l’assemblage, permettant de contourner les droits de douane américains.
Les indicateurs chinois témoignent ainsi d’une divergence croissante entre l’offre et la demande. En septembre, sur un an, la production industrielle progressait de 5,5%, les ventes au détail de 1,1% et les exportations de 36,3%. Malgré le discours officiel sur le rééquilibrage, aucune mesure concrète de soutien à la consommation n’a été annoncée. Le XVe plan quinquennal dessine au contraire un modèle toujours plus industriel, soutenu par les infrastructures de réseau (électricité, communications, logistique, calcul), la robotique et l’intelligence artificielle.
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[1] General agreement on tariffs and trade (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) : cadre juridique et financier mis en place à l'échelle internationale au sortir de la Seconde Guerre mondiale sous l’impulsion des États-Unis (1947), et qui a existé jusqu’à la création de l’OMC en 1995
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