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Alors que l’économie indienne avait enregistré une des croissances les plus élevées du monde émergent en 2021, le conflit russo-ukrainien a ravivé les faiblesses structurelles de ce pays.

La Russie comme nouveau fournisseur 


La première, c’est bien sûr la dépendance au pétrole, dont la hausse des cours pèse lourdement sur la balance commerciale indienne. Profitant d’un positionnement géopolitique neutre, pour ne pas dire ambigu, l’Inde a largement modifié ses sources d’approvisionnement en pétrole pour profiter de la décote sur le pétrole russe, qui s’échange de 30 à 40 dollars le baril de moins que le cours officiel. 

Alors qu’il représentait à peine 2% des importations de pétrole totales en 2021, la part du pétrole russe devrait atteindre près de 25% en juin, l’Inde en recevant près d’un million de barils par jour. Une aide bienvenue, mais insuffisante pour calmer l’envolée des importations en valeur (+72% en mai sur un an), qui a rapidement dégradé le solde commercial indien. Le déficit cumulé sur un an atteint ainsi un nouveau record de 222 milliards de dollars, soit environ 8% du PIB. Le solde courant, qui s’était presque équilibré en 2021, atteignait déjà  2,7% du PIB fin 2021 et devrait continuer de se creuser en 2022. 

L’inflation perturbe l’activité


Deuxième faiblesse structurelle, allant de pair avec la première, c’est le retour de l’inflation. Largement alimentée par la hausse des prix de l’énergie (+41% en mai sur un an), elle gagne également les produits alimentaires (+12%), dont le poids dans l’indice des prix dépasse les 40% en Inde. L’inflation a ainsi atteint 7,8% en avril, avant de légèrement décélérer à 7% en mai. 

En cause, toujours la guerre, qui a fait bondir les prix des huiles alimentaires dont l’Inde est importatrice nette, et de mauvaises conditions climatiques (sécheresse et canicule) qui ont pesé sur la récolte des tomates, des fruits et du blé, produits de base de l’alimentation indienne. Les autorités ont bien tenté de réagir en bloquant les exportations de blé afin d’assurer la sécurité alimentaire du pays, mais cette décision a été en partie annulée par des comportements de spéculation, dans un contexte de forte volatilité du prix des céréales. La consommation des ménages a déjà ralenti au premier trimestre 2022 et a apporté une contribution très modeste à la croissance (de 1 point de pourcentage contre 4,4 au trimestre précédent). 

La banque centrale (RBI – Reserve Bank of India) s’est résignée à augmenter son taux directeur, de 40 puis 50 points de base, à 4,9%. Un signal envoyé avant tout aux marchés, l’inflation résultant surtout de contraintes d’offre et non d’une surchauffe de l’activité, afin notamment d’éviter des attaques sur la roupie. Cette dernière s’est ainsi dépréciée d’un peu plus de 5% face au dollar depuis janvier, un niveau qui reste dans la moyenne de celui des autres pays émergents asiatiques. 

Dans un contexte de flight to quality et de renforcement du dollar, la RBI a tout intérêt à ne pas se singulariser des autres émergents : une dépréciation trop forte de la roupie renchérirait d’autant plus le prix des importations. La banque centrale dispose, dans tous les cas, encore de réserves abondantes (plus de 500 milliards de dollars) pour défendre sa monnaie. 

Neutre ou non alignée ?


Enfin, la guerre a fait ressortir l’ambiguïté de la position indienne sur la scène internationale. Un temps considéré comme médiateur dans le conflit, le président Modi s’est finalement bien gardé de prendre part aux négociations et poursuit une politique plutôt opportuniste en allant chercher du pétrole russe soldé, au risque d’accentuer sa dépendance (déjà forte dans le domaine de l’armement) envers la Russie. Mais c’est surtout les positions de son parti, le BJP (Parti du peuple indien), sur l’Islam qui ont placé l’Inde en porte-à-faux vis-à-vis des pays musulmans. 

Alors que le président Modi mène depuis plusieurs années une politique de répression et de marginalisation accrue de la communauté musulmane (la troisième au monde après l’Indonésie et le Pakistan), qui s’était traduite par des émeutes et des morts en février 2020, des propos jugés blasphématoires à l’encontre du prophète Mahomet prononcés sur une chaîne nationale par un des porte-paroles du BJP ont déclenché une vague d’indignation dans le monde musulman. 

Les pays du Golfe, notamment le Koweït et le Qatar, ont ainsi convoqué les ambassadeurs indiens pour leur demander des explications. L’Organisation de la coopération islamique (OCI), qui compte cinquante-sept États membres, a également réagi et indiqué que ces déclarations intervenaient dans un « contexte d’intensification de la haine et des abus envers l’islam en Inde et d’actions systématiques contre les musulmans ». 

Or, les pays du Golfe accueillent près de 9 millions de travailleurs indiens, qui fournissent plus de la moitié des revenus des travailleurs étrangers. Une rentrée de devises (87 milliards de dollars en 2021) justement bienvenue pour rééquilibrer en partie le solde courant. Jusqu’en 2021, ces derniers apportaient également un peu plus de 60% du pétrole nécessaire à l’Inde. 

Après avoir minimisé, voire occulté la polémique, New Delhi a bien compris les enjeux et multiplié les déclarations apaisantes vis-à-vis des musulmans, tout en suspendant les personnes incriminées. Il est peu probable que l’attitude générale face à cette communauté change, et d’ailleurs sa répression n’avait jamais semblé constituer une source de mécontentement pour les pays de l’OCI, mais il est certain que le BJP veillera maintenant à ses propos sur le sujet. Une position purement pragmatique, l’Inde ayant plus besoin des pays du Golfe qu’ils n’ont besoin d’elle.