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Services et tourisme dans les pays émergents, une des clés de la crise

La crise de la Covid-19 a beaucoup de singularités macro-économiques, mais l’une des plus évidentes est la violence et la longueur du choc sur les services de proximité en général, et le tourisme en particulier.

Services et tourisme dans les pays émergents

La transition climatique interroge elle aussi, à plus long terme, sur la résistance du business model touristique. Enfin, la géopolitique et le retour d’un impératif de souveraineté économique posent avec insistance la question de la réindustrialisation et du rapatriement de certains secteurs industriels. Covid-19, plus écologie, plus géopolitique, tout propulse donc sur le devant de la scène les pays les plus vulnérables face à ces deux critères croisés : services et tourisme.

Hier, la révolution des services

La pensée économique n’a jamais trouvé de consensus sur le rôle positif ou non des services dans le développement. D’une part, il y a la vision « industrialiste » qui, depuis Adam Smith, distingue le travail productif et le travail improductif, insiste sur les méfaits de la désindustrialisation et considère les services comme un mal certes nécessaire, mais qui contribue au ralentissement de la productivité globale des facteurs et de la croissance potentielle. D’autre part, il y a les tenants de la modernisation par les services, groupe qui s’est évidemment accru avec le décollage accéléré de certaines économies par la digitalisation. 

Quels que soient les débats théoriques, la réalité est cependant là, et la « révolution des services » aussi. Elle s’est déployée dans les pays développés et émergents, où ce secteur représente désormais, pour la plupart des pays, plus de 50% de leur PIB. En fait, la part des services dans le PIB mondial n’a cessé de croître (61,2% en 2019) et cette modification profonde a fait évoluer les moteurs de la croissance, la composition de l’emploi et le niveau, tout comme la structure, des prix. Ajoutons à cela des effets sociaux et politiques énormes. Hannah Arendt pose le début de la grande crise de légitimité politique que nous vivons dans les années 70, avec ce besoin croissant de services publics par des citoyens urbanisés, et l’incapacité tout aussi croissante des États à y répondre. Cette montée des services dans l’économie est donc bien une «révolution permanente»1.

Beaucoup de facteurs expliquent cela, qui touchent en même temps la production et la demande. Évolutions technologiques bien sûr, mais aussi développement d’une classe moyenne (la part de l’alimentaire diminue avec la hausse des revenus et celle des services augmente), low cost aérien, tourisme de masse, taux d’emploi féminin, transformation des modes de vie et des structures familiales, etc. Cependant, le mot service renvoie aussi à deux réalités très différentes, entre les services traditionnels d’une part et les services modernes d’autre part ‒ deux mondes économiques opposés, puisque les premiers sont fondés sur une forte interaction physique (transports, hôtels, restaurants…) et les seconds sur la dématérialisation des flux (sous-traitance technologique, services financiers, etc.).

Dans les pays émergents, la partie dite moderne a accéléré leur décollage mais le développement de la tertiarisation a aussi nourri l’économie parallèle. Par ailleurs, même si la hausse des services dans le PIB a été corrélée avec la diminution de la pauvreté dans de nombreux pays, le développement par les services a créé de nouveaux dualismes. Les écarts de développement se sont accrus entre régions, entre les « hubs » et les autres, entre les zones côtières et le centre, entre les villes et les campagnes ; et cela explique beaucoup de nos maux économiques et politiques actuels. D’une façon plus globale, digitalisation ou pas, il semble difficile d’échapper à la vision de Wallerstein, fondée sur l’idée que le capitalisme crée un centre et une périphérie, le premier épuisant la seconde.

Quant au tourisme, son effet a été tout aussi puissant sur la trajectoire des pays en développement, car il s’agit d’une industrie qui a une chaîne de valeur très longue et beaucoup d’effets d’entraînement via les créations d’emplois ‒ d’autant que la part des PME y est importante. Avant la crise, ce secteur représentait 10,3% du PIB mondial, 330 millions d’emplois et 4,3% du total des investissements.

 

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Demain, la « transition sanitaire » ?

Oui mais… Tout cela, c’était avant la Covid. Aujourd’hui, les pays qui couplent une part importante des services, des PME et du tourisme sont en première ligne du choc, et les aléas sanitaires et vaccinaux laissent redouter une crise qui se prolonge pour ce secteur. Par ailleurs, ceux qui s’en sortiront le plus vite auront des gains de part de marché sur la clientèle internationale (même si les avantages comparatifs dans ce domaine bougent tout de même très peu2: on ne déplace pas la Tour Eiffel…).

L’IFC3 a dressé la liste de quelques facteurs discriminants qui risquent de jouer un rôle important dans l’année à venir. La localisation évidemment (toutes les îles souffrent de la crise de l’aérien), mais surtout la qualité des infrastructures hôtelières et routières. Ainsi, les hôtels devront proposer un service de santé adéquat, mais aussi un niveau de digitalisation élevé, d’autant que le télétravail a fait exploser une nouvelle catégorie de touristes : les nomades digitaux. La stratégie de communication des pays va être essentielle, à l’image de la Croatie, par exemple, qui a réussi un coup de maître en restant ouverte aux touristes américains en juillet dernier, alors que l’Europe se refermait. Surtout, elle a bénéficié de la publicité d’un reportage sur Dubrovnik, diffusé devant douze millions d’Américains sur Good Morning America…

La capacité à adapter l’infrastructure hôtelière sera à l’avantage des plus riches, États et entreprises. Les chaînes hôtelières de luxe l’ont déjà fait sur les procédures de quarantaine. Dans de nombreux pays, les hôtels offrent des séjours de luxe et la garantie d’un personnel vacciné. « No news, no shoes, no masks » proposent les Maldives… Mais l’efficacité du système va aussi reposer sur des partenariats nouveaux entre les secteurs du tourisme, de la santé et des assurances. Vaccinations privées prévues dans des hôtels de Phuket à l’automne, partenariat entre les Émirats et des associations de transport aérien pour améliorer le « service digital sanitaire », et évidemment, passeports sanitaires. Ce sera d’ailleurs aussi la condition du redémarrage des grands hubs aériens : leur « transition sanitaire » participera à la reconquête de la clientèle internationale.

Et si les Chinois restaient chez eux ?

La capacité des pays à attirer les flux touristiques régionaux va être essentielle dans leur trajectoire de reprise. L’IFC pointe l’avantage assez net de l’Asie grâce à de très bonnes infrastructures infra-régionales (connexion par exemple de Singapour avec toute la région). Certes. Mais il faut se pencher sur l’hypothèse d’un non-retour « à la normale », c’est-à-dire d’une masse de touristes chinois à l’extérieur de chez eux qui ne serait plus du tout comparable avec ce qu’elle était dans le monde avant-Covid. Pour des raisons sanitaires d’abord (taux de vaccination et reconnaissance officielle des vaccins !), mais aussi économiques parce que le gouvernement va tout faire pour garder cette manne en interne. Sans compter la politique ! Dès 1978, le tourisme a été pensé comme un outil de développement intérieur mais, depuis quelques années, il s’agit aussi d’un moyen clé pour renforcer le sentiment national. Remettre à jour des carnets de lettrés de l’époque Ming, établir des « zones d’intérêt paysager et historique d’importance nationale (mingsheng4), où centres commerciaux et temples bouddhistes se côtoient, dans le but explicite d’associer récréation et histoire.

Cependant, si choc touristique chinois il y a, l’impact ne sera pas le même selon les pays entre une Thaïlande où cela représente presque 30% des dépenses totales des touristes, les Émirats (10%) ou l’Égypte (4%). Car, sur les bords du Nil, on trouve surtout des Allemands (17% du total) et des Européens en général, incluant beaucoup d’Européens de l’Est, Polonais, Tchèques, ou même Ukrainiens, à quasi-égalité avec les scores chinois, malgré les différences de revenus et de populations ! Visiblement, les gens de Pékin ne sont pas très intéressés par les pyramides, d’autant qu’on leur construit le Parthénon et le Sphynx à domicile, à Lanzhou, et que Xi Jinping suit de très près le développement de l’île d’Hainan, dont il veut faire le « Hawaï chinois ».

Et les autres ?

Heureusement, d’autres types de nouvelles latérales peuvent apparaître. Ainsi, le Maroc compte sur le développement de liens aériens plus étroits avec Israël, facilités par la signature des accords d’Abraham. Pour l’instant, sur un million de juifs d’origine marocaine présents en Israël, il faut dire que seuls 50 000 à 70 000 viendraient en vacances au Maroc, pour des raisons essentiellement religieuses, le pays étant le seul de la région à restaurer les synagogues et les cimetières.
La capacité à maîtriser la transition sanitaire du secteur, à capter des flux régionaux, ou à monter en gamme vers le luxe seront donc les clés de la trajectoire des pays les plus dépendants du tourisme. Mais les risques de la réouverture vont être tout aussi importants. Dubaï, qui a dû fermer des camps touristiques récemment, en a fait les frais. Au final, dans cet exercice délicat de reconquête du marché, la confiance sanitaire que le pays saura inspirer à long terme sera donc essentielle. Nous voilà face à un risque de réputation d’un genre nouveau qu’il ne va pas falloir sous-estimer dans les années à venir.

 

 

1 « Un demi-siècle de montée des services : la révolution permanente », Jean Gadrey, Le Mouvement Social 2005/2 (n° 211)
2 Pour la France, voir l’analyse de Cécilia Mendy dans le rapport annuel ECO Tour 2021
3 How the Tourism Sector in Emerging Markets is Recovering from COVID-19, N. Mekharat, N. Traore – IFC, décembre 2020
4 Chine, une nouvelle puissance culturelle ? E. Lincot, Les essais médiatiques, 2019

 

Tania Sollogoub, Direction des Études Économiques Groupe

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