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La thèse largement répandue suivant laquelle la mondialisation n’est pas bonne pour le climat part de deux postulats.

D’abord, avec la mondialisation, la spécialisation productive sur la base des avantages comparatifs et la recherche de compétitivité à tout prix donnent aux pays ayant des normes et des standards environnementaux peu contraignants un avantage concurrentiel. L’accès à des ressources fossiles moins onéreuses serait ainsi à l’origine de délocalisations d’activités émettrices de gaz à effet de serre vers des « havres de pollution », une course au moins-disant environnemental qui n’est pas exempte de dommages climatiques. Ensuite, l'ouverture aux échanges, en favorisant la croissance, s'accompagne d'un accroissement des émissions de polluants et des prélèvements sur le milieu naturel, avec un impact défavorable sur l'environnement. 

Du point de vue théorique, le premier effet dit de composition, lié à la spécialisation induite par le commerce international, n’est pourtant pas toujours dommageable pour le climat. Si la spécialisation est fondée sur les dotations de facteurs, et non sur les différences de législation, alors l'effet de composition peut être plutôt favorable à l'environnement avec une utilisation optimale des ressources naturelles, sans toutefois garantir un usage économe. Afin d’éviter l’exploitation intensive de ces ressources, le meilleur moyen est alors d’internaliser le coût des dommages infligés au climat en prélevant un impôt proportionnel à leur usage ou en fonction de leur impact environnemental, une manière de donner un prix à une ressource jusqu’alors gratuite et ainsi encourager une consommation raisonnée. Un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, tel qu’il a été acté par l’Europe, est quant à lui un bon moyen de combattre le dumping climatique et de prévenir le risque de fuites de carbone par arbitrage réglementaire. 

Le second effet dit d’échelle est lui aussi contrebalancé par un effet dit technique lorsque le libre-échange, synonyme d’ouverture pour les pays émergents, induit des transferts de technologies plus propres. Les firmes multinationales, en uniformisant leurs procédés de production à l'échelle mondiale, peuvent exporter dans les pays tiers des technologies modernes plus respectueuses de l'environnement, avec un impact positif sur le climat, notamment si ces transferts de savoir-faire s’avèrent pérennes. Enfin, la libéralisation des échanges, lorsqu’elle est source de développement et de croissance des revenus, s’accompagne souvent d’une sensibilisation plus forte des populations quant à la qualité de l’eau, de l’air ou des sols, avec en corollaire une demande citoyenne de normes plus strictes. Ainsi, comme le montrent les travaux Grossman et Krueger1, la relation entre croissance et dégradation de l'environnement aurait la forme d'un U inversé faisant de l’environnement un bien supérieur dont la demande augmente avec le revenu au même titre que la santé ou la culture. 

Mais, surtout, le climat et la biodiversité sont des biens publics mondiaux, dont la préservation appelle à une action coordonnée des États avec des problèmes transversaux qui ignorent les frontières nationales. Or, la démondialisation, fruit d’un monde fragmenté et en tension, ne peut être propice à la conclusion d’accords de coopération dès lors que domine une suspicion mutuelle de passager clandestin lorsque le non-respect des règles en matière de climat apporte un avantage stratégique. À l’inverse, l’ouverture, avec la circulation des marchandises, des hommes, des technologies ou des idées, favorise le dialogue et une meilleure compréhension mutuelle, de quoi mieux jauger les actions climatiques de chacun, encourager le respect des engagements pris et participer, par capillarité, à la diffusion des bonnes pratiques environnementales et des innovations vertes. Par ailleurs, la transition vers une économie bas carbone nécessite de mobiliser d’importantes ressources minérales, notamment métalliques, qui peuvent être instrumentalisées à des fins géostratégiques, de quoi potentiellement déclencher une guerre des ressources aux dépens de la planète. La priorité donnée aux questions de souveraineté avec des logiques de proximité, géographique ou de valeur, synonymes de plus grande fragmentation de l’espace commercial, est justement censée apporter plus de sécurité dans les échanges en réduisant les dépendances vis-à-vis de fournisseurs malveillants. Ces stratégies pourraient néanmoins s’avérer contreproductives si elles conduisent à une plus forte concentration des risques sur un nombre restreint d’intervenants quelle que soit leur fiabilité, avec une menace potentielle sur la bonne marche de la transition environnementale. La diversification mondiale offre une meilleure garantie de sécurité là où des marchés locaux ou régionaux peuvent en effet se montrer particulièrement vulnérables en cas de chocs idiosyncratiques. Idéalement, les chaînes d’approvisionnement mondiales devraient intégrer, sur les différents segments de valeurs, plusieurs fournisseurs dans différentes régions du monde, afin de renforcer leur résilience en cas de défaillance d’un participant, tandis que la sécurisation des approvisionnements en matières premières serait mieux assurée dans un marché mondial bien connecté et librement accessible. On pourrait conclure avec un brin d’impertinence que la mondialisation, souvent perçue comme un problème pour le climat, est aussi un bien commun à protéger pour le bien de la planète. 

Notes

1 Les différents effets évoqués sont repris des travaux de Gene M. Grossman and Alan B. Krueger : “Economic Growth and the Environment”, The Quarterly Journal of Economics, Vol. 110, No. 2 (May, 1995)

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