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Pays émergents : discussions budgétaires par temps de Covid

Le FMI révise à la baisse ses prévisions de croissance globale pour 2020, ce qui expose sous une lumière bien douloureuse la violence de la crise : - 10,5 % selon l’institution pour le Mexique, - 8 % pour l’Afrique du Sud, et - 6,8 % pour l’Arabie saoudite. A vrai dire, on a du mal à s’habituer à ces chiffres, et encore plus à projeter leurs conséquences économiques et sociales pour des pays qui n’ont pas tous la même capacité à absorber le choc.

Les révisions à la baisse du FMI

Ces révisions de prévision soulignent aussi la rapidité de la dégradation, car pour Riyad par exemple, la récession n’était estimée qu’à - 2 % lors du dernier rapport de mai. Enfin, le FMI évoque les risques pour 2021, avec un rebond qui ne sera pas partout le même, et qui pose, entre autres choses, la question des marges de manœuvre de la politique économique pour le stimuler ‒ sachant que l’urgence de nombreux gouvernements est encore, pour l’instant, le soutien de l’économie à très court terme. Comment penser 2021 alors qu’on lutte encore pour passer au travers de 2020 ?

En matière de politique monétaire, les baisses de taux sont nombreuses chaque semaine et cela a été le cas récemment, en Russie, en Turquie ou au Mexique. On le sait, les Banque centrales sont en première ligne dans la gestion de la crise, avec leur joli costume de pompier en dernier ressort. Il s’agit de sauver les pans les plus fragiles des économies, mais aussi de gérer les anticipations, c’est-à-dire la confiance. Facteur clé, s’il en est, des mois à venir…

Mais dans certains pays, les cartouches monétaires vont bientôt manquer, d’autant que les pays émergents n’ont pas la même marge de manœuvre monétaire que les pays dits développés, pour assumer des taux négatifs. La grande question qui monte est donc celle de la politique budgétaire, qui est, quant à elle, coincée dans des impératifs contradictoires.

Le choc budgétaire entraîne partout des discussions fiscales

En effet, quasi partout, les déficits explosent : - 14,6 % prévus pour l’Afrique du Sud, -11,2% pour l’Arabie Saoudite ou - 9,3 % pour le Brésil, pour ne prendre que quelques exemples de prévisions 2020… A court terme, la première question est bien sûr celle du financement, et selon les solutions choisies, les vulnérabilités des pays dans un an ou deux ne seront pas les mêmes. Effets d’éviction des liquidités nationales pour des pays comme le Brésil, qui font peu appel aux financements externes. Donc à moyen terme, financements bancaires détournés de l’économie réelle, ce qui n’est pas sans impact sur une croissance potentielle déjà insuffisante. Pour les pays qui, à l’inverse, feront appel aux marchés, hausse du coût de la dette et donc de la vulnérabilité externe en cas de dépréciation de la devise.

Quant aux pays pétroliers, les fonds souverains seront évidemment mis à contribution, comme c’est déjà le cas en Azerbaïdjan ou au Kazakhstan par exemple, et à vrai dire, un peu partout ! Il va donc falloir surveiller l’évolution de ces derniers, ce qui est néanmoins très difficile car, à de rares exceptions près, la transparence de ces fonds laisse à désirer…  

Les deux autres questions qui traversent les discussions budgétaires en train de se dérouler dans de nombreux pays émergents, touchent à l’affectation des ressources et à la réforme de la fiscalité. En effet, il s’agit à la fois de faire les bons arbitrages de dépenses, mais aussi d’aller chercher l’argent là où il est : chez les plus riches. En ce qui concerne les dépenses, beaucoup de projets de budgets proposent d’allouer plus de ressources sur des secteurs stratégiques, notamment sanitaires, comme en Egypte par exemple. Ce qui n’est malheureusement pas sans conséquence pour les secteurs jugés non prioritaires, comme la surveillance contre les nombreux incendies de forêt en Indonésie, et on imagine ce qui va se passer dans le domaine de la culture un peu partout dans le monde…

Le débat sur les inégalités va s’accentuer

Quant aux recettes, le constat est peut-être un peu plus encourageant. En effet, la pandémie de Covid a créé un choc budgétaire tel qu’il impose de mettre sur la table des débats qui existent depuis longtemps, mais qui souvent n’ont pas été tranchés pour des raisons politiques : taxe sur la richesse dans de nombreux pays d’Amérique latine et en Russie, taxes sur les dépôts bancaires, etc.

Plus profondément, la maladie et les urgences budgétaires qui en résultent réussiraient-elles à faire bouger ce que les grandes manifestations des dernières années avaient déjà pointé, tout comme les travaux de Thomas Piketty, dont le succès mondial parle à lui seul : à savoir un niveau d’inégalités tel qu’il détruit la cohésion sociale et politique des pays, et contraint aussi la croissance potentielle…

On se prend donc à espérer que l’urgence fasse bouger les lignes, comme elle semble le faire en Europe, en lisant les déclarations de C. Ramaphosa en Afrique du Sud, à propos du projet de budget « we must transform… we can’t countenance 10 millions people out of work… ». On espère, mais on ne rêve pas : tout cela est en fait très rationnel car beaucoup de gouvernements ont tout simplement devant eux une autoroute politique sur la question de la lutte contre les inégalités, dans un contexte fiscal où il faut de toutes les façons trouver des ressources. Gare aux paradis fiscaux…

Comment maintenir l’investissement ?

Enfin, derrière ces débats, il y en aura un autre, qui se profile aussi : comment attirer les capitaux privés et stimuler un investissement que tout risque de contraindre l’année prochaine (notamment une hausse de la fiscalité !). Sur ce sujet, beaucoup de gouvernements annoncent vouloir favoriser les partenariats publics privés, comme en Tunisie par exemple. Ou comme au Brésil, avec un très gros projet d’assainissement des eaux, qui serait en train de faire voler en éclat le quasi-monopole des entreprises publiques dans ce domaine. Reste que la situation financière des collectivités locales à la sortie de la crise ne sera pas propice à ce genre d’accords, en Russie notamment, où le déficit et la dette des régions augmentent très vite.

Là encore, les fonds souverains seront mis à contribution, et la part de leurs investissements dédiés à des projets locaux va augmenter. C’était d’ailleurs une tendance avant la crise, puisque cette part avait doublé depuis 2015, estimée à 21% du total selon le Forum international des Fonds souverains. Ainsi, même si ces derniers profitent de la crise pour faire leurs emplettes, comme l’avait fait le Qatar après 2009, et comme le fait en ce moment le PIF d’Arabie saoudite, les Fonds souverains seront et sont déjà des acteurs de plus en plus importants du soutien de l’économie nationale.

 

Tania SOLLOGOUB - Tania.SOLLOGOUB@credit-agricole-sa.fr

 

 

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